Mil huit cent soixante-dix

By Joséphin Soulary

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Fais place à l'inconnu qui monte,

Et descends, cadavre, à ton rang,

Toi qui te levas dans la honte

Et qui te couches dans le sang !

Date néfaste, année impie,‘

Par qui le passé lâche expie

Son orgueil, son luxe et son fard ;

Disparais, odieux fantôme,

Monstre fait d'un meurtre, — Guillaume !

Et d’une trahison, — César !

Comme un cauchemar inflexible,

Qui nous poingt toujours plus avant,

Des vertiges de l’impossible

Tu nous fis ce songe vivant :

La France, en sa splendeur vermeille,

S'endormant reine, et qui s’éveille

Égorgée aux bras d'un bandit ;

Mais qui, terrible en son martyre,

De son flanc douloureux retire

Le fer brisé qu’elle brandit !

Comme il s'est incarné, le drame

Du vieux Goëthe, élève d’Hermès !

Faust est ce roi qui vend son âme

A Bismarck-Méphistophélès ;

Et Gretchen, c'est la Germanie

Livrant à ce fatal génie

Son fol amour ensorcelé.

Ah ! Gretchen ! quel affreux mystère !

Il vient d'assassiner ton frère,

Et l’or qu’il t’apporte est volé !

En a-t-il tué, de nos braves !

En a-t-il volé, de notre or !

Froid viveur aux voluptés graves,

Toujours plus ivre, il crie : « Butor ! »

Dans l’incendie et le carnage,

Déchaînant son rêve sauvage,

Il abat sur nos champs rougis

Plus de goules et de lamies,

Plus de terreurs et d'infamies

Qu’au sabbat n'en voit Walpurgis.

Année aux visions funèbres,

Nuit d'épouvante et de péril,

Sortirons-nous de ces ténèbres ?

Le coq enfin chantera-t-il ?

Qu’il chante ou non, debout la Gaule !

Arme ton bras, ceins ton épaule,

Et combats le combat mortel !

N'es-tu pas la fille d'Antée

Qui, terrassée et non domptée,

Ne craint que la chute du ciel ?

Allons, les champs ! allons, les rues !

Improvisez les bataillons !

Fais-toi mousquet, fer des charrues !

Fais-toi héros, rustre en haillons !

Beaux époux, désertez la couche ;

Doux baisers, oubliez la bouche ;

Soucis charmants, quittez le cœur !

Et vous nos sœurs, avant qu'on parte,

Jetez le mâle adieu de Sparte :

« Qu’on revienne ou mort ou vainqueur ! »

Jours d'héroïque sacrifice !

Votre légende fera voir

La nation grande au supplice,

Bien plus grande encore au devoir.

Et toi, ma ville aux deux beaux fleuves,

On saura comme en ces épreuves

Ton vieil honneur fut outragé,

Quand sur ton blason séculaire

On vit le lion populaire

Se croiser du loup enragé.

Tandis que ta mère agonise

Et que ta noble sœur Paris,

Dans un effort qui l’éternise

La couvre de ses bras meurtris,

Aux regards du jour que tu souilles,

Tu jouais aux dés ses dépouilles

Dans quelque tripot clandestin,

Et l'émeute où Brutus te pousse

Armait ta sinistre Croix-Rousse

Des poignards du mont Aventin.

Vierge tardive, ô République !

N'es-tu qu’au prix d’un châtiment,

Et faut-il toujours qu'on applique

Les fers à ton enfantement ?

Qu’adviendra-t-il, si ta nourrice,

Femme des nerfs et du caprice,

Te nourrit d'un lait tourmenté,

Et si le bras lourd qui te mène

Fait de ta lisière une chaîne

Qui torture ta liberté ?

Ainsi nul sens ne se dégage

Des rudes leçons du passé ;

Ainsi nul débris ne surnage

Qui ne soit du pied repoussé !

L'esprit humain, marcheur qui rêve,

D'un casse-cou ne se relève

Que pour tomber plus bas encor ;

Et l'instinct, épiant sa chute,

Plus âpre se rue à la lutte

Où de l'âme s'éteint l'essor !

Si ce qu'un siècle noue à peine

Peut d'un souffle se délier ;

Si d'un seul bond la bête humaine

Doit toujours briser son collier,

Rentre au néant, nouvelle année !

Sur la terre, au mal condamnée,

Rien ne change, ni temps, ni lieu.

Ce qu'on attend vaut ce qu'on laisse,

La force est droit, la foi faiblesse…

Qu'on ne nous parle plus de Dieu !

Mais si tu dois, comme une étoile,

Monter à notre ciel boudeur ;

Si tu nous gardes sous ton voile

La ceinture de la Pudeur ;

Si tu ramènes à ta suite

Le cortège des dieux en fuite :

Amour, Justice et Vérité ;

Hâte-toi, nouvel an, d'éclore !

Nous saluerons en toi l’aurore

Du réveil de l'humanité.