Modestie

By Camille Saint-Saëns

Written 1890-01-01 - 1890-01-01

Plus d’un croit à sa victoire,

N’étant pas très érudit ;

À qui connaît mieux l’Histoire

Tout orgueil est interdit.

Tu pensais, triste éphémère,

Atteindre au comble de l’art !

Poète, regarde Homère !

Ou, musicien, Mozart !

À tous ces géants énormes

Que nous montre le passé

Compare tes maigres formes,

Ô lutteur bientôt lassé !

Des forces de la Nature

Ils ont la fécondité ;

Ils ont la haute stature,

La surhumaine beauté

De ces montagnes sublimes

Qui sans effort à nos yeux

Montrent des fleurs, des abîmes,

Et la neige dans les cieux.

Si nous écrivons trois lignes,

L’Univers tout étonné

Est averti par des signes

Qu’un chef-d’œuvre nous est né.

Étourdi par le tapage,

L’Univers est en arrêt.

Le temps souffle sur la page :

Le chef-d’œuvre disparaît.

On encense des idoles

Avec les genoux pliés ;

Ceux dont on boit les paroles

Demain seront oubliés.

Ne va pas, toi qui m’écoutes

En prenant des airs narquois,

T’aventurer dans des joûtes

Avec les grands d’autrefois !

Tu te verrais, pauvre athlète,

Aussi faible qu’un enfant

Qui prendrait une arbalète

Pour combattre un éléphant.