Molière chez Sardou

By Théodore Banville

Written 1875-01-01 - 1875-01-01

L'autre matin, Sardou, si fort pour assortir

Le faux au véritable,

Convoqua les esprits frappeurs, et fit sortir

Molière d'une table.

Oh ! lui dit-il, esprit qui fuyais le roman !

Tes prunelles hardies

Voient Paris, tel qu'il a grandi : compose-m'en

De bonnes comédies.

Regarde. L'Institut, qui s'est toujours montré

Si bon fonctionnaire,

Se repose, et Littré, qu'il ne croit pas lettré,

Fait son dictionnaire.

Sur Dieu même, un trouveur d'amusettes, Renan,

Ose épancher sa bile,

Et parmi les diseurs de rien, certes, je n'en

Sais pas de plus habile.

About refait Balzac, — audace à la Danton

Que la critique appuie,

Mais Balzac tout meurtri dit : J'étouffe dans ton

Fourreau de parapluie !

Crockett mord des lions et leur mange les dents :

Mais, pour charmer la ville

Aux dépens de Crockett, Hermann prend un ours dans

Les cartons de Clairville.

Melpomène, laissant au classique lambin

Ses tremblantes Électres,

A donné désormais sa pratique à Robin,

Qui la fournit de spectres.

Les hommes, ces menteurs, sont redevenus francs,

Et, sans nul stratagème,

Disent à leur idole : O pièce de cinq francs,

C'est toi seule que j'aime !

S'ils veulent que Cypris leur ouvre son verger,

Les gandins à barbiches

Achètent des cailloux comme en a Duverger,

Et les offrent aux biches.

Et l'Amour chante en vain ses plus vifs allegros

S'il ne met pour agrafe

Aux robes de sa belle un diamant plus gros

Qu'un bouchon de carafe.

Le Soleil, dieu jadis, est devenu goujat ;

Il vend, il sophistique.

Chez Disdéri, chez Franck, chez Petit, chez Carjat

Il s'est fait domestique.

Il peint le sous-préfet, le sultan, l'hospodar,

Les nègres, les Valaques !

Même il cire au besoin les bottes de Nadar

Et lui lèche ses plaques.

Vois à quel siècle étrange, adorable et malin,

About et moi, nous plûmes !

Admire ces passants, mon ami Poquelin,

Et prête-moi tes plumes !

Ainsi parla Sardou. Molière interpellé

Dit d'un ton lamentable :

Si c'est pour voir cela que tu m'as appelé,

J'étais mieux dans la table.

J'ai mis dans mes tableaux tout ce qui vit de pain,

Éliante modeste,

L'Avare et le Jaloux et Tartuffe et Scapin

Et le sublime Alceste ;

Et même Célimène aux dangereux appas

Et le Roi notre sire,

Mais Fagotin m'assomme, et je ne montre pas

Les figures de cire !