Mon apologie

By Paul Verlaine

Written 1896-01-01 - 1896-01-01

JE suis un homme étrange, à ce que l’on me dit ;

Aux yeux de quelques-uns pur et simple bandit,

Pur et simple imbécile aux yeux de quelques autres ;

D’autres encor m’ont mis au rang des faux apôtres,

Pourquoi ? D’aucuns enfin au rang des dieux, pourquoi,

Mon Dieu ? Quand je ne suis qu’un bonhomme assez coi,

Somme toute, en dépit de quelque incohérence.

Or j’ai souffert pas mal et joui non moins : rance

Juste milieu, je t’ai toujours mal reniflé,

Malgré tout mon désir de vivre mieux réglé.

Mieux équilibré, comme parlerait un sage

De nos jours après tout sages, selon l’usage

Des jours anciens et futurs.

Donc, j’ai souffert

Beaucoup et surtout de mon fait, à découvert,

Par exemple, et saignant ainsi que pour l’exemple,

Et scandaleux comme l’ilote. Oui, mais quel, ample

Et bon remords me prit, par la grâce de Dieu,

De mes fautes d’antan, presque juste au milieu

De l’expiation de tant de jouissances !

Et, dès lors, j’ai vécu de toutes les puissances

Du cœur et de l’esprit bien mûris par l’été

Splendide du bonheur et de l’adversité.

Voilà pourquoi je suis ce qu’on nomme cet homme

Étrange, et qui ne l’est, encore qu’on le nomme

Tel. Au plus un original ; encore, encor ?

Car je ne pose pas dans tel ou tel décor,

Que je sache, et mon geste est d’un complet nature,

Triste ou gai, je concède assez vif, d’aventure,

Quand il sied, assez lent par hasard, s’il le faut.

Donc, ô mes amis chers, prisez pour ce qu’il vaut

Mon caractère tel qu’il est : tout d’une pièce ?

Non, et je ne crois pas qu’il emporte en l’espèce,

Mais fort peu compliqué ; de bonne foi toujours ?

Non, car je suis un homme et je ne suis pas l’ours

Des solitudes, brave bête un peu farouche,

Mais si franche ! — et je mens parfois, plutôt de bouche

Qu’autrement, mais enfin je mens… au fond, si peu !

Et oui, j’ai mes défauts, qui n’en a devant Dieu ?

J’ai mes vices aussi, parbleu ! Qui n’en a guère

Ou beaucoup ? Mais à la guerre comme à la guerre

Il faut me supporter ainsi, m’aimer ainsi

Plutôt, car j’ai besoin qu’on m’aime.

Et puis ceci :

Dieu m’a béni, lui qui punit de main de maître,

Terriblement, et j’ai reconquis tout mon être

Dans le malheur tant mérité, tant médité,

Et c’est ce qui m’a fait meilleur, en vérité,

Que beaucoup d’entre ceux dont si stricte est l’enquête.

Mais, Seigneur, gardez-moi de l’orgueil, toujours bête !