Mon premier voyage

By Jean Richepin

Written 1894-01-01 - 1894-01-01

Celui qui fit cette chanson.

Novice au cabotage,

Toujours le premier au bidon

Autant comme à l’ouvrage,

Un bon garçon !

C’est à Nantes, dessur le quai,

Un jour de grand’misère,

Que le terrien s’est embarqué,

Rincé comme un cul d’verre,

Mais quand mêmʼgai.

Sombré dans un ruisseau à sec,

Le ventre à fond de cale,

N’avait pour se calfater l’bec

Pas même un peu d’eau sale.

Et rien avec.

Par là passant deux matelots

Virent le pauvre bougre.

Lui disʼnt : — Viens lester tes boyaux

À bord de notre lougre.

Va-t-à Bordeaux.

Monta sur le plancher sans toit,

S’y fit la soute pleine,

Lécha la gamelle et ses doigts,

Puis dit au capitaine :

— Voulez-vous d’moi ?

Savait quoi fairʼ de ses palʼrons,

Mais les avait solides.

Soulève unʼ vergue tout du long,

Et dit : — Quand j’suis pas vide,

Je suis d’aplomb.

— Va bien. On t’emplira, du gas

Répond le capitaine.

J’y fournirai, t’y fourniras,

Moi l’huile à ta lanterne.

Toi l’huilʼ de bras.

Et de Nantes jusqu’à Bordeaux

Trime à la matelote,

N’ayant qu’un tricot sur le dos,

Et pour fond de culotte

Le drap d’sa peau.

Mais pas ne se fait de chagrin.

Toujours chante à voix haute,

Apprend le parler mathurin

De ses frères-la-côte,

Fil premier brin.

Si bien que lorsqu’il mit le pied

Chez ces dames gentilles,

À voir ses yeux en écubiers

La plus joliʼ des filles

Le crut gabier.

Vivent les deux bons cachalots

Qui furent pitoyables,

Aussi le patron du bateau

Qui fit du pauvre diable

Un matelot !

Jamais, si longtemps qu’il vivra

Si ponton qu’il devienne,

Jamais ceux qui l’ont pris sous l’bras,

Jamais le capitaine

Il n’oubliera !

Celui qui fit cette chanson,

Novice au cabotage,

Toujours le premier au bidon

Autant comme à l’ouvrage,

Un bon garçon !