Monologue de pathelin
Written 1881-01-01 - 1898-01-01
Qu'entends-je ? un bruit dans la Cité
Circule, jasé, récité
Par la dent unique des vieilles
Comme par la bouche vermeille
Des fillettes au rire fin :
Que pour avoir mangé sans faim
Tout un plat chaud de pets-de-nonne,
Le bon vieillard qui nous ânonne
Ici le livre de la loi
Expire en cet instant chez soi.
Que l'enfer prête son refuge
A messire notre doux juge.
Or je dis cela soucieux
Qu'il n'aille rencontrer aux cieux
— Où la vérité pure éclate —
Lui tirant leur langue écarlate
Ainsi qu'aux potences jadis
Saints maintenant du paradis
Et vêtus de blanches tuniques —
Tous ceux que sa sentence inique
Ici-bas, en tant que bandit,
Vaurien, faux-monnayeur, pendit
Sans nul autre méchef ou faute
Que de n'avoir en chambre haute
Graissé la patte du grimaud. —
Mais agissons et pas un mot
De plus. Car il me faut sur l'heure
Tirer de ce plat la meilleure
Aubaine ! Holà si je prenais
Aux yeux naïfs de mes benêts
La place encore toute chaude
Du vieil artisan de maraude
Oui ! Si déjà je me haussais
Pour mener à bien mon procès
Sur la chaise par lui vidée !
Bonne Dame ! c'est une idée
L'habit convient — et n'ai-je ici
Dans cette robe au fil roussi
Mais tortueuse, antique et sombre
La noirceur requise par l'ombre
De mon pourvoyeur de gibet !
Quomodo ! cur ! et quid libet !
Voilà qu'à souhait je dégoise
Sans chercher à nul vivant noise
Mon savoir entier de latin !
Le beau mal que pour un matin
Je sois, cela vaut mieux que peste
Plaideur, magistrat et le reste !
(Par le reste j'entends filou !)
Dites-moi dans quelle ville, où
Sur la terre heureuse se montre
Plus jaloux du pour et du contre
Aussi d'accord et point vénal
Un plus sublime tribunal
Que celui qu'à moi je compose
Expliquant, écoutant la cause
Et n'admettant point de trompeur
Donc mes bonnes gens, n'ayez peur
Qu'insidieusement je n'aille
Sot unique et double canaille
Glisser en tant que l'avocat
De la main gauche un beau ducat
Dans ma droite déjuge intègre
Ni l'accepter d'un sourire aigre
Sachez, ô mes petits enfants
Que vertueux je me défends
De rien prendre ni boustifaille
Exquise, ni sac d'or qu'il faille
Que je me donne auparavant.
Ça, j'ouïs d'où souffle le vent.