Monologue de pathelin

By Stéphane Mallarmé

Written 1881-01-01 - 1898-01-01

Qu'entends-je ? un bruit dans la Cité

Circule, jasé, récité

Par la dent unique des vieilles

Comme par la bouche vermeille

Des fillettes au rire fin :

Que pour avoir mangé sans faim

Tout un plat chaud de pets-de-nonne,

Le bon vieillard qui nous ânonne

Ici le livre de la loi

Expire en cet instant chez soi.

Que l'enfer prête son refuge

A messire notre doux juge.

Or je dis cela soucieux

Qu'il n'aille rencontrer aux cieux

— Où la vérité pure éclate —

Lui tirant leur langue écarlate

Ainsi qu'aux potences jadis

Saints maintenant du paradis

Et vêtus de blanches tuniques —

Tous ceux que sa sentence inique

Ici-bas, en tant que bandit,

Vaurien, faux-monnayeur, pendit

Sans nul autre méchef ou faute

Que de n'avoir en chambre haute

Graissé la patte du grimaud. —

Mais agissons et pas un mot

De plus. Car il me faut sur l'heure

Tirer de ce plat la meilleure

Aubaine ! Holà si je prenais

Aux yeux naïfs de mes benêts

La place encore toute chaude

Du vieil artisan de maraude

Oui ! Si déjà je me haussais

Pour mener à bien mon procès

Sur la chaise par lui vidée !

Bonne Dame ! c'est une idée

L'habit convient — et n'ai-je ici

Dans cette robe au fil roussi

Mais tortueuse, antique et sombre

La noirceur requise par l'ombre

De mon pourvoyeur de gibet !

Quomodo ! cur ! et quid libet !

Voilà qu'à souhait je dégoise

Sans chercher à nul vivant noise

Mon savoir entier de latin !

Le beau mal que pour un matin

Je sois, cela vaut mieux que peste

Plaideur, magistrat et le reste !

(Par le reste j'entends filou !)

Dites-moi dans quelle ville, où

Sur la terre heureuse se montre

Plus jaloux du pour et du contre

Aussi d'accord et point vénal

Un plus sublime tribunal

Que celui qu'à moi je compose

Expliquant, écoutant la cause

Et n'admettant point de trompeur

Donc mes bonnes gens, n'ayez peur

Qu'insidieusement je n'aille

Sot unique et double canaille

Glisser en tant que l'avocat

De la main gauche un beau ducat

Dans ma droite déjuge intègre

Ni l'accepter d'un sourire aigre

Sachez, ô mes petits enfants

Que vertueux je me défends

De rien prendre ni boustifaille

Exquise, ni sac d'or qu'il faille

Que je me donne auparavant.

Ça, j'ouïs d'où souffle le vent.