Monsieur le maire

By Ferdinand Dugué

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Monsieur le maire, j'ai l'honneur

De vous offrir ma révérence,

En sollicitant la faveur

De vous dire ce que je pense

De vos actes municipaux

Qui font tache sur les drapeaux

De notre France !

Rentier, notaire, praticien

Ou marguillier, criblé de votes

Par les poltrons, les gens de bien

Et les communautés dévotes,

A l'ennemi trop exigeant,

Vous donnâtes, à court d'argent,

Jusqu'à vos bottes !…

D'abord, dans le premier moment,

Vous avez relevé la crête :

A se défendre crânement,

Avez-vous dit, ma ville est prête !

Si les quatre hulans de Nancy

Osent se présenter ici,

Nous tiendrons tête !…

On ne prêche dans nos journaux

Que dévouement et sacrifice

Et nos gardes nationaux

Sont enragés pour le service :

Tout flambants d'uniformes neufs,

Les garçons, les maris, les veufs,

Font l'exercice…

Les hulans arrivent… bonsoir !

La défense n'a plus de charmes,

N'offrant d'ailleurs aucun espoir ;

Et dans la mairie en alarmes,

A part quelques hommes de cœur,

Chacun accourt avec ardeur

Rendre ses armes !

Et chacun de crier : Vivat !

Au maire aussi prudent que chauve !

Reconnaissance au magistrat

Qui nous protège et qui nous sauve !

Avec Von Schlague il a traité,

Mais du moins notre dignité

Demeure sauve !…

Puis le détachement prussien

Entre en jouant la Marseillaise…

Ah ! comme ils s'en acquittent bien,

Dit la foule se pâmant d'aise :

Ah ! quels accords mélodieux !

Combien leur musique vaut mieux

Que la française !…

Viennent les réquisitions

De café, sucre, vin et viande,

De cigares et de millions…

Ce peuple à la panse gourmande

Ne lâche jamais l'os qu'il tient :

Plus il ronge, plus il obtient,

Plus il demande !

Un beau jour on se trouve à sec,"

On ne peut plus le satisfaire…

Il s'emporte, il jure à plein bec,

Il a des fureurs d'arbitraire

Et Von Schlague, un grossier soudard,

Vous pose le pied quelque part,

Monsieur le maire !…

Et battus sans être contents,

Après s'être laissé tout prendre,

Ruinés pour quinze ou vingt ans,

Vos bourgeois paraissent comprendre

Qu'avec l'or achetant du fer

Il leur en eût coûté moins cher

Pour se défendre !…

De presque toutes nos cités

Voici l'humiliante histoire

Et nos descendants irrités

Plus tard refuseront de croire

A ces souillures du passé :

Aujourd'hui l'opprobre est versé,

Il faut le boire !…

Monsieur le maire, j'ai parlé

En accomplissant une tâche

Et je serais fort désolé

De rien ajouter qui vous fâche,

Mais je n'ai pas le choix du mot…

Vous avez agi comme un sot

Et comme un lâche !…