Monsieur le maire
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Monsieur le maire, j'ai l'honneur
De vous offrir ma révérence,
En sollicitant la faveur
De vous dire ce que je pense
De vos actes municipaux
Qui font tache sur les drapeaux
De notre France !
Rentier, notaire, praticien
Ou marguillier, criblé de votes
Par les poltrons, les gens de bien
Et les communautés dévotes,
A l'ennemi trop exigeant,
Vous donnâtes, à court d'argent,
Jusqu'à vos bottes !…
D'abord, dans le premier moment,
Vous avez relevé la crête :
A se défendre crânement,
Avez-vous dit, ma ville est prête !
Si les quatre hulans de Nancy
Osent se présenter ici,
Nous tiendrons tête !…
On ne prêche dans nos journaux
Que dévouement et sacrifice
Et nos gardes nationaux
Sont enragés pour le service :
Tout flambants d'uniformes neufs,
Les garçons, les maris, les veufs,
Font l'exercice…
Les hulans arrivent… bonsoir !
La défense n'a plus de charmes,
N'offrant d'ailleurs aucun espoir ;
Et dans la mairie en alarmes,
A part quelques hommes de cœur,
Chacun accourt avec ardeur
Rendre ses armes !
Et chacun de crier : Vivat !
Au maire aussi prudent que chauve !
Reconnaissance au magistrat
Qui nous protège et qui nous sauve !
Avec Von Schlague il a traité,
Mais du moins notre dignité
Demeure sauve !…
Puis le détachement prussien
Entre en jouant la Marseillaise…
Ah ! comme ils s'en acquittent bien,
Dit la foule se pâmant d'aise :
Ah ! quels accords mélodieux !
Combien leur musique vaut mieux
Que la française !…
Viennent les réquisitions
De café, sucre, vin et viande,
De cigares et de millions…
Ce peuple à la panse gourmande
Ne lâche jamais l'os qu'il tient :
Plus il ronge, plus il obtient,
Plus il demande !
Un beau jour on se trouve à sec,"
On ne peut plus le satisfaire…
Il s'emporte, il jure à plein bec,
Il a des fureurs d'arbitraire
Et Von Schlague, un grossier soudard,
Vous pose le pied quelque part,
Monsieur le maire !…
Et battus sans être contents,
Après s'être laissé tout prendre,
Ruinés pour quinze ou vingt ans,
Vos bourgeois paraissent comprendre
Qu'avec l'or achetant du fer
Il leur en eût coûté moins cher
Pour se défendre !…
De presque toutes nos cités
Voici l'humiliante histoire
Et nos descendants irrités
Plus tard refuseront de croire
A ces souillures du passé :
Aujourd'hui l'opprobre est versé,
Il faut le boire !…
Monsieur le maire, j'ai parlé
En accomplissant une tâche
Et je serais fort désolé
De rien ajouter qui vous fâche,
Mais je n'ai pas le choix du mot…
Vous avez agi comme un sot
Et comme un lâche !…