Mortuis ignotis

By Robert Montesquiou

Written 1896-01-01 - 1896-01-01

Le jour des morts chacun apporte une couronne

A des parents partis, à des amis défunts ;

La grille du tombeau, de roses s'environne ;

Et c'est comme un assaut de tons et de parfums.

Vers des seuils reconnus tous les pas se dirigent ;

Des prénoms sont tracés dans les bandeaux fleuris ;

Et les stèles qui dans les frais enclos s'érigent,

Pour celui-ci, pour celle-là, s'ornent d'iris.

Mais il est des douleurs aux peines plus affreuses ;

Car se sentir pleurer, devant les restes froids

De ceux qu'on a chéris, fait sembler presque heureuses

Les larmes qu'on prodigue à leurs cercueils étroits.

Les vrais désespérés sont ceux qui s'acheminent

Sans but, et sans savoir où poser leurs cyprès ;

Ceux dont les morts perdus, en l'ombre, récriminent

Sous l'hésitation des pleurs et des regrets.

Pour ceux-là le champ noir a réservé le cippe

Qui se dresse à son centre, énigmatique et beau ;

Le plus mystérieux de tout ce municipe,

La tombe de tous ceux qui n'ont pas de tombeau !

Le lieu de ralliement des malheurs sans boussole ;

Le phare des chagrins où le deuil atterrit

De ceux dont le veuvage au hasard se désole

Et qui n'ont point de dalle où célébrer leur rit.

J'y vois se rassembler de modernes Électres

Dont les libations s'adressent aux lointains ;

Et j'y sens affluer des réserves de spectres

Dont, en des pays morts, les yeux se sont éteints.

Et rien ne me saisit à l'égal de ces vagues

De fleurs qu'on jette là, sans trêve, aux morts sans noms ;

De ces rubans unis où s'attachent des bagues,

Chagrins disséminés, inhabiles chaînons

Reliant, à travers les mers, et par l'espace.

Le survivant fidèle, aux restes exilés

Des absents, dont l'amour se rapatrie et passe,

Ce jour-là, dans les cœurs qui les ont rappelés.

Et tout me semble étroit des concessions vaines.

Des perpétuités orgueilleuses, des mots

Et des titres, gravés dans les marbres, aux veines

S'entrecroisant avec des ors et des émaux,

Lorsque je songe à ceux dont les géantes tombes

Sont les glaciers, les océans, les infinis

Où viennent sangloter les désespoirs des trombes

Sous la rose des vents pour rosaires bénits !