Napoléon iii

By Albert Angot

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Quand, victime du sort et honni par la foule,

Un prince généreux voit son trône qui croule,

Et souffre de l’exil les amères douleurs ;

Quand chez lui la vertu semble effacer la faute,

Qu’il chérit son pays lorsqu’il n’est plus son hôte,

Le poëte a pour lui des pleurs.

Le poëte qui souffre avec l’homme qui souffre,

Qui voudrait écarter les souverains du gouffre,

Sait bien que le malheur est une majesté

Qui tresse au roi déchu comme une autre couronne.

Le poëte le plaint ; comme un prêtre il pardonne,

Mais au nom de la Liberté.

Jusqu’à la dernière heure il console son âme ;

Et lorsque son cœur pur comme une pure flamme

S’envole vers le ciel dans le sein du Seigneur,

Il vient rendre justice à sa noble mémoire,

Montrer ce qui fut faute et ce qui fait sa gloire,

Aux accents de son luth vengeur.

Le vrai poëte ignore et l’insulte et l’outrage ;

Son âme est un miroir qui reflète l’image

Du souverain, sacré héros par le malheur.

Loin, bien loin de la foule en déployant ses ailes,

Les regards attachés aux voûtes éternelles,

Il plane au-dessus de l’erreur.

C’est ce que fit Hugo, ce que fit Lamartine,

Dont le luth frémissant dans ses odes s’incline,

Et devant Bonaparte et devant Charles Dix ;

C’est ce que je ferais, si, comme ces poëtes,

J’avais à refléter aussi ces nobles têtes

Dans mon miroir que je polis.

Mais l’homme dont je parle est bien loin de ces princes ;

Il n’eut point leurs vertus, il perdit leurs provinces,

Il n’eut que leurs défauts et d’autres à la fois,

Chez lui la dignité, la grandeur est absente,

Son exil est honteux, sa famille insolente :

Cet homme est Napoléon Trois.

Oui, l’exil est bien dur, mais il peut être digne

Pour le prince tombé qui songe et se résigne

A supporter la loi que lui dicte le sort,

Qui déplore sa faute ou celle de ses pères,

Qui veut un sceptre pur des intrigues vulgaires,

Comme le comte de Chambord.

Si tu vois aujourd’hui mépris dans ma bouche,

Ce n’est point parce que ton étoile se couche.

Je ne me tourne point vers le soleil levant,

Je ne recherche point un écho dans la foule

En prodiguant l’affront au trône qui s’écroule,

Sous l’effort de Paris hurlant.

Je ne courtise point l’ardente multitude,

Je te laisse ce soin dont tu fis ton étude

Pour servir les projets de ton ambition ;

Paris, je le dédaigne autant, plus que toi-même,

Comme un trait sur son front je lance l’anathême,

Avec l’arme de la raison.

Lorsque Napoléon, brisé par la tempête

Des rois coalisés qui fondit sur sa tête,

Et par la trahison, vit son trône emporté,

Il était grand encore ; et jadis sa captive

L’Europe ne porta qu’une main bien craintive

Sur ce lion si redouté.

Lorsque sur le rocher de l’île Sainte-Hélène,

Ainsi que Prométhée accablé par sa chaîne,

Le vautour de l’exil sans cesse le rongeait,

Il grandissait encor. Comme dans la nature

L’ombre semble le soir augmenter sans mesure,

C’était ainsi qu’il grandissait.

On oubliait d’Enghien les sombres funérailles

Pour ne se rappeler que le bruit des batailles

Dont les noms merveilleux flamboyaient sur son front.

Austerlitz, Iéna, Lodi, Wagram, Arcole

Semblaient avec l’exil former une auréole

A l’Europe éternel affront.

Charles Dix était digne en s’éloignant de France,

La conquête d’Alger nous donnait l’espérance

D’un nouvel avenir pour nos jeunes soldats.

Il avait conservé cette fière attitude,

Cette noble hauteur que n’ont point d’habitude

les rois qu’on ne respecte pas.

Tu ne ressembles guère à ces proscrits illustres.

Tu ne jetas d’éclat qu’à la clarté des lustres,

Comme un pauvre histrion revêtu d’oripeaux,

Qui joue à l’Empereur, le soir, sur une scène,

Mais qui trahit, le jour, sa misère et sa gêne

Avec un habit en lambeaux.

Tes exploits de Strasbourg et plus tard de Boulogne

Ton coup d’État sanglant opéré sans vergogne,

La mort d’un archiduc abandonné par tous,

Le Danemarck brisé, l’unité Germanique,

Le pays envahi dans une guerre inique :

Voilà le bila de tes coups !

Il était un moyen de sauver ta mémoire

Du dédain de nos vers, du mépris de l’Histoire,

C’était, le jour du feu, de charger en soldat,

De conduire à la mort et toi-même et tes braves,

Au lieu de les livrer comme un troupeau d’esclaves

A Sedan, après le combat.

Voilà ce qu’on faisait au moyen âge ;

Ce que faisait la garde au milieu du carnage,

A Waterloo mourant, mais ne se rendant point.

Tu rendis sans pudeur au Prussien ton épée,

Et perdis en ce jour ta puissance usurpée

Et la pourpre de ton pourpoint.

Prince, voilà pourquoi, sur la terre étrangère,

Foyer de tes complots, dans la vieille Angleterre,

Montrant aux nations ton front sombre et menteur,

Tu ne peux dire, après avoir risqué de Pavie :

« Tout est perdu, tout, fors l’honneur. »