Ne crois pas que l'été revienne

By Henriette Hervé

Written 1925-01-01 - 1925-01-01

Ne crois pas que l'été revienne tous les ans

Sur les mêmes laines fécondes ;

Ce sont d'autres étés, et ce sont d'autres champs

Où les récoltes surabondent…

L'été se coupe, à la faux du dernier regain

Et se blute avec les ivraies !

Puis c'est un autre été qui se fane aux andains

Et que l'on glane autour des haies

Tu ne peux pas deux ans goûter les mêmes fruits

Au même déclin des journées…

Il manque au crépuscule une odeur, ou des bruits,

Comme au ciel les longues traînées

Qui t'enchantaient étrangement… Ah ! l'an dernier !…

N'espère pas qu'il se répète !

Mais tu ne vois donc pas que le Temps sans pitié

Ne renouvelle aucune fête,

Et ne laisse nouer deux fois aucun bouquet…

…Les vendanges encore vertes,

Quand coulera le suc de leurs longs grains musqués,

Auront un autre arôme, certes !

Que les vins déjà vieux qui dorment au cellier…

Ta soif ne sera pas la même…

…Lorsque tu chasseras, à l'aube, les halliers,

Tiendront-ils dans leur brouillard blême

Tes rêves d'un autre matin ?… Et ton frisson,

Devant la vaste cheminée,

Ne sera-t-il pas fait d'un froid bien plus profond

Que celui des autres années ?…

Ah ! n'affirme donc pas que les nouveaux printemps

Refleurissent les mêmes branches,

Quand tu ne peux pas être sûr que, simplement,

Tu sentiras si tu te penches

Monter encor l'odeur des anciens lilas

Comme un sanglot dans ta poitrine…

N'attends plus ! n'attends plus ! Agis ! n'espère pas !

Il n'est que temps, le jour décline…

Le soleil de demain aura d'autres rayons

Et que tes yeux voudront connaître…

Tous les flots inconnus te sembleront profonds,

Et pour y retremper ton être,

Tu voudras oublier que l'azur de la mer

N'est fait que de l'eau des orages,

Et souffletait nos fronts unis encor hier ;

Tu le croiras nouveau, sans âge,

Quand c'est lui dont est fait notre ciel d'aujourd'hui !

C'est là, vraiment, l'atroce chose !

Rien ne résiste au temps, et le temps même fuit…

Vois, dans ton âme la plus close,

Que de dieux disparus, de titans écroulés

Et de héros portés en terre,

Qui furent toi pourtant, dans les jours écoulés !

Et celui qui m'aimait naguère !

Cet homme que tu fus un instant près de moi,

Et que moi j'idolâtre encore,

Qu'en fais-tu, dis ? Il change !… Il change chaque fois

Qu'un autre regard le déflore !

Il change, et je poursuis son ombre chaque jour

Il change, et je cherche mon âme !…

Je ne sais même plus ce que c'est que l'amour

Tant le besoin de toi m'affame…

Tu possèdes toujours mon cœur exténué

Mais je cherche en vain ton visage…

Si mon désir pouvait t'atteindre et te tuer

J'aurais ce funèbre courage !

Je fixerais alors à tout jamais l'amant

Je te défendrais de toi-même,

Et le jour de ma mort tu recevrais vraiment

L'ensevelissement suprême !