Nicaise

By Jean de La Fontaine

Written 1668-01-01 - 1694-01-01

Un apprenti marchand étoit,

Qu’avec droit Nicaise on nommoit,

Garçon très-neuf, hors sa boutique

Et quelque peu d’arithmétique ;

Garçon novice dans les tours

Qui se pratiquent en amours.

Bons bourgeois, du temps de nos pères,

S’avisoient tard d’être bons frères ;

Ils n’apprenoient cette leçon,

Qu’ayant de la barbe au menton.

Ceux d’aujourd’hui, sans qu’on les flatte,

Ont soin de s’y rendre savants

Aussitôt que les autres gens.

Le jouvenceau de vieille date,

Possible, un peu moins avancé,

Par les degrés n’avoit passé.

Quoi qu’il en soit, le pauvre sire

En très-beau chemin demeura,

Se trouvant court par celui-là :

C’est par l’esprit que je veux dire.

Une belle pourtant l’aima ;

C’étoit la fille de son maître,

Fille aimable autant qu’on peut l’être,

Et ne tournant autour du pot,

Soit par humeur franche et sincère,

Soit qu’il fût force d’ainsi faire,

Étant tombée aux mains d’un sot.

Quelqu’un, de trop de hardiesse,

Ira la taxer ; et moi, non :

Tels procédés ont leur raison.

Lorsque l’on aime une déesse,

Elle fait ces avances-là :

Notre belle savoit cela.

Son esprit, ses traits, sa richesse,

Engageoient beaucoup de jeunesse

À sa recherche ; heureux seroit

Celui d’entre eux qui cueilleroit,

En nom d’hymen, certaine chose

Qu’à meilleur titre elle promit

Au jouvenceau ci-dessus dit :

Certain dieu parfois en dispose,

Amour nommé communément.

Il plut à la belle d’élire

Pour ce point l’apprenti marchand.

Bien est vrai, car il faut tout dire,

Qu’il étoit très-bien fait de corps,

Beau, jeune, et frais ; ce sont trésors

Que ne méprise aucune dame,

Tant soit son esprit précieux.

Pour une qu’Amour prend par l’âme,

Il en prend mille par les yeux.

Celle-ci donc, des plus galantes,

Par mille choses engageantes,

Tâchoit d’encourager le gars,

N’étoit chiche de ses regards,

Le pinçoit, lui venoit sourire,

Sur les yeux lui mettoit la main,

Sur le pied lui marchoit enfin.

À ce langage, il ne sut dire

Autre chose que des soupirs,

Interprètes de ses désirs.

Tant fut, à ce que dit l’histoire,

De part et d’autre soupiré,

Que, leur feu dûment déclaré,

Les jeunes gens, comme on peut croire,

Ne s’épargnèrent ni serments

Ni d’autres points bien plus charmants,

Comme baisers à grosse usure ;

Le tout sans compte et sans mesure :

Calculateur que fût l’amant,

Brouiller falloit incessamment ;

La chose étoit tant infinie,

Qu’il y faisoit toujours abus.

Somme toute, il n’y manquoit plus

Qu’une seule cérémonie.

Bon fait aux filles l’épargner.

Ce ne fut pas sans témoigner

Bien du regret, bien de l’envie.

«Par vous, disoit la belle amie,

Je me la veux faire enseigner,

Ou ne la savoir de ma vie.

Je la saurai, je vous promets ;

Tenez-vous certain désormais

De m’avoir pour votre apprentie.

Je ne puis pour vous que ce point ;

Je suis franche : n’attendez point

Que, par un langage ordinaire,

Je vous promette de me faire

Religieuse, à moins qu’un jour

L’hymen ne suive notre amour.

Cet hymen seroit bien mon compte,

N’en doutez point ; mais le moyen ?

Vous m’aimez trop, pour vouloir rien

Qui me pût causer de la honte.

Tels et tels m’ont fait demander ;

Mon père est prêt de m’accorder :

Moi, je vous permets d’espérer

Qu’à qui que ce soit qu’on m’engage,

Soit conseiller, soit président,

Soit veille ou jour de mariage,

Je serai vôtre auparavant,

Et vous aurez mon pucelage. »

Le garçon la remercia

Comme il put. À huit jours de là,

Il s’offre un parti d’importance,

La belle dit à son ami :

« Tenons-nous-en à celui-ci ;

Car il est homme, que je pense,

À passer la chose au gros sas. »

La belle en étant sur ce cas,

On la promet ; on la commence :

Le jour des noces se tient prêt.

Entendez ceci, s’il vous plaît.

Je pense voir votre pensée

Sur ce mot-là de commencée ?

C’étoit alors, sans point d’abus,

Fille promise, et rien de plus.

Huit jours donnés à la fiancée,

Comme elle appréhendoit encor

Quelque rupture en cet accord,

Elle diffère le négoce

Jusqu’au propre jour de la noce,

De peur de certain accident

Qui les fillettes va perdant.

On mène au moutier cependant

Notre galande encor pucelle :

Le Oui fut dit à la chandelle.

L’époux voulut avec la belle

S’en aller coucher, au retour.

Elle demande encor ce jour,

Et ne l’obtient qu’avecque peine ;

Il fallut pourtant y passer.

Comme l’aurore étoit prochaine,

L’épouse, au lieu de se coucher,

S’habille. On eût dit une reine.

Rien ne manquoit aux vêtements,

Perles, joyaux, et diamants :

Son épousé la faisoit dame.

Son ami, pour la faire femme,

Prend heure avec elle au matin :

Ils devoient aller au jardin

Dans un bois propre à telle affaire ;

Une compagne y devoit faire

Le guet autour de nos amants,

Compagne instruite du mystère.

La belle s’y rend la première,

Sous le prétexte d’aller faire

Un bouquet, dit-elle à ses gens.

Nicaise, après quelques moments,

La va trouver ; et le bon sire,

Voyant le lieu, se met à dire :

Qu’il fait ici d’humidité !

Foin ! votre habit sera gâté ;

Il est beau, ce serait dommage :

Souffrez, sans tarder davantage,

Que j’aille querir un tapis.

— Eh ! mon Dieu ! laissons les habits,

Dit la belle toute piquée ;

Je dirai que je suis tombée.

Pour la perte, n’y songez point :

Quand on a temps si fort à point,

Il en faut user ; et périssent

Tous les vêtements du pays !

Que plutôt tous les beaux habits

Soient gâtés, et qu’ils se salissent,

Que d’aller ainsi consumer

Un quart d’heure ! Un quart d’heure est cher.

Tandis que tous les gens agissent

Pour ma noce, il ne tient qu’à vous

D’employer des moments si doux.

Ce que je dis ne :me sied guère ;

Mais je vous chéris, et vous veux

Rendre honnête homme, si je peux.

— En vérité, dit l’amoureux,

Conserver étoffe si chère

Ne sera point mal fait à nous.

Je cours ; c’est fait ; je suis à vous :

Deux minutes feront l’affaire. »

Là-dessus, il part, sans laisser

Le temps de lui rien répliquer.

Sa sottise guérit la dame ;

Un tel dédain lui vint en l’âme,

Qu’elle reprit dès ce moment

Son cœur, que trop indignement

Elle avoit placé. « Quelle honte !

Prince des sots, dit-elle en soi,

Va, je n’ai nul regret de toi :

Tout autre eût été mieux mon compte.

Mon bon ange a considéré

Que tu n’avois pas mérité

Une faveur si précieuse :

Je ne veux plus être amoureuse

Que de mon mari ; j’en fais voeu.

Et, de peur qu’un reste de feu

À le trahir ne me rengage,

Je vais, sans tarder davantage,

Lui porter un bien qu’il auroit,

Quand Nicaise en son lieu seroit. »,

À ces mots, la pauvre épousée

Sort du bois fort scandalisée.

L’autre revient, et son tapis :

Mais ce n’est plus comme jadis.

Amants, la bonne heure ne sonne

À toutes les heures du jour.

J’ai lu, dans l’alphabet d’amour,

Qu’un galant près d’une personne

N’a toujours le temps comme il veut :

Qu’il le prenne donc comme il peut !

Tous délais y font du dommage :

Nicaise en est un témoignage.

Fort essoufflé d’avoir couru,

Et joyeux de telle prouesse,

Il s’en revient bien résolu

D’employer tapis et maîtresse.

Mais quoi ! la dame en bel habit,

Mordant ses lèvres de dépit,

Retournoit voir la compagnie,

Et, de sa flamme bien guérie,

Possible alloit, dans ce moment,

Pour se venger de son amant,

Porter à son mari la chose

Qui lui causoit ce dépit-là.

Quelle chose ? C’est celle-là

Que fille dit toujours qu’elle a.

Je le crois ; mais d’en mettre jà

Mon doigt au feu, ma foi ! je n’ose

Ce que je sais, c’est qu’en tel cas

Fille qui ment ne pèche pas.

Grâce à Nicaise, notre belle,

Ayant sa fleur en dépit d’elle,

S’en retournoit tout en grondant,

Quand Nicaise, la rencontrant :

À quoi tient, dit-il à la dame,

Que vous ne m’ayez attendu ?

Sur ce tapis bien étendu,

Vous seriez en peu d’heure femme

Retournons donc, sans consulter ;

Venez cesser d’être pucelle,

Puisque je puis, sans rien gâter,

Vous témoigner quel est mon zèle.

— Non pas cela, reprit la belle ;

Mon pucelage dit qu’il faut

Remettre l’affaire à tantôt.

J’aime votre santé, Nicaise,

Et vous conseille auparavant

De reprendre un peu votre vent :

Or, respirez tout à votre aise.

Vous êtes apprenti marchand,

Faites-vous apprenti galant :

Vous n’y serez pas sitôt maître.

À mon égard, je ne puis être

Votre maîtresse en ce métier.

Sire Nicaise, il vous faut prendre

Quelque servante du quartier.

Vous savez des étoffes vendre,

Et leur prix en perfection ;

Mais ce que vaut l’occasion,

Vous l’ignorez ; allez l’apprendre ! »