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By Pierre Louÿs

Written 1888-01-01 - 1920-01-01

Ô toi que je n’ai jamais vue,

Qui jamais ne m’es apparue

Et qui m’es pourtant bien connue,

Ô toi !

Fillette à la lèvre ingénue,

Ma maîtresse tant attendue,

Qu’en mes rêves je presse nue

Sur moi !

Ô mon amour ! ô ma chérie !

Toi qui dois être si jolie,

Ô toi que j’aime à la folie,

Enfant !

Bien que ton joli corps n’existe

Que dans l’imagination triste

D’un pauvre fou au cœur d’artiste

Naissant !

Pourquoi ne viens-tu pas vers moi ?

Moi qui ne puis vivre sans toi,

Tu me laisses tout seul… Pourquoi ?

Cruelle !

Hélas ! je ne puis voir ses yeux,

Je ne puis sentir ses cheveux,

Je ne serai jamais heureux

Sans elle !

Si tu savais ! Pendant la nuit,

Lorsque, tout seul dans mon grand lit,

Dans le silence et loin du bruit

Je rêve,

Dans mes désirs inapaisés

Je sens sur moi tous tes baisers

Sur ma joue ardente posés

Sans trêve.

Si tu savais cela, bien vite

Quittant la maison qui t’abrite,

Tu viendrais vers moi qui t’invite,

Hélas !

Oh ! tu viendrais, dis, ma petite,

Sans plus que je te sollicite,

Par ma passion déjà séduite,

Tout bas.

Tu viendrais toute radieuse,

Ployant ta taille gracieuse,

Ô toi, si vive et si joyeuse,

M’aimant,

Tu m’apparaîtrais merveilleuse

Dans ta beauté voluptueuse,

Entr’ouvrant ta lèvre amoureuse

Gaîment…

Mais peut-être ta destinée

Comme la mienne est attristée ;

Et, sous une grille enfermée,

Tu dois

Dans ton couvent emprisonnée,

Quand tu rêves, au lit couchée,

Te sentir toute enamourée

Parfois.

Être jeune, et vivre en prisons !

Oh ! quand les désirs polissons

Font naître en toi de longs frissons

De fièvres…

Corbleu ! quelles démangeaisons

De planter la devoirs, leçons,

Pour poser sur les beaux garçons

Tes lèvres !

Ah ! brise donc ton chapelet !

Viens avec moi dans la forêt…

Laisse-moi couper ton lacet…

Éclate

De rire, si cela te plaît.

Laisse-moi froisser ton corset

Et chiffonner dans son filet

Ta natte.

Ah ! jouissons de notre jeunesse !

Dénoue au vent ta folle tresse…

Embrassons-nous, ô ma maîtresse,

Veux-tu ?

Laisse-moi te toucher sans cesse !

Oh ! permets que je te caresse

Et que sur mon sein je te presse

À nu.

Oh ! pardon ! Que viens-je de dire ?

Oh ! mon Dieu ! j’étais en délire.

Quoi ! tu t’en vas, tu te retires ?

Oh ! non !

Tu resteras, dis !… Ton sourire,

Je le verrai toujours luire.

Oh ! tu ne vas pas me maudire ?…

Pardon !

Soyons chastes et reste pure.

Que sur ton sein blanc ta guipure

Monte très haut sans échancrure !

Permets

Que je baise sur ta figure

Tes yeux noirs que le ciel azure,

Que je sente ta chevelure

De jais !

Mais restons-en là, ma chérie !

Que toujours ta peau si jolie,

Que ta gorge rose et polie

D’enfant,

Sous ta chemise ensevelie,

Cache aux yeux sa forme arrondie,

Dans ton chaste corset blottie

Gaîment.

Nous allons tant nous adorer !

Je ne ferai que t’admirer

Et, te regardant, murmurer :

« Je t’aime ! »

Sans jamais, jamais nous quitter,

Nous allons tant nous embrasser

Que tu finiras par m’aimer

Toi-même !

Et je verrai tes deux grands yeux,

Je passerai mes doigts nerveux

Dans la forêt de tes cheveux

Sans trêve ;

Et, restant ainsi tous les deux,

Toujours contents, toujours joyeux…

— Mais tout cela n’est, malheureux !

Qu’un rêve !…

Ah ! pourquoi pensé-je, insensé !

Dans mon esprit trop passionné,

À ce que jamais je n’aurai

Sans doute,

Puisqu’il me faut, emprisonné

Dans un collège détesté,

Suivre, sans bonheur ni gaîté,

Ma route.

Puisque moi, dont toute l’envie

Est une enfant jeune et jolie

Avec qui je verrais la vie

En beau

On m’enterre, on me momifie

Dans cette école où je m’ennuie…

Ah ! je te hais, pédagogie,

Tombeau !

Oh ! mon Dieu ! c’est là la jeunesse,

L’âge où déborde l’allégresse,

Où tout plaisir est une ivresse !

Et moi,

Ma chair est vierge de caresse ;

À seize ans, pas une maîtresse

Ne m’a juré, dans sa tendresse,

Sa foi !

Mon amour dompté me déchire…

La femme épandant son sourire

Vers le fruit défendu m’attire…

Le jour

Vient où finira mon martyre ;

Et, malgré ce qu’on pourra dire,

Je connaîtrai, dans mon délire,

L’amour !