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Written 1875-01-01 - 1875-01-01
Quand l'immémoriale antiquité des jours
Commençait pour ce globe et ses vides séjours,
L'obscure volonté selon qui la matière
Se ruait à remplir sa destinée entière
Faisait sur le désert universel des eaux
Voguer des continents comme de grands vaisseaux ;
Et, la nuit, sous l'œil clair des récentes étoiles,
Les forêts s'emplissaient de vent, comme des voiles !
Aucun pilote humain. Seul, le Hasard savant,
Capitaine pensif qui veillait à l'avant,
Par l'épaisseur des mers que le sillage échancre,
Guidait les lentes nefs, et, parfois, jetait l'ancre,
Soit quand l'Est bleuissait, soit quand avait grandi
L'épanouissement des pourpres du Midi !
Des îles, à l'arrière, ainsi que des chaloupes,
Lourdes, traînaient, ou bien, plus légères, par groupes,
Flottilles que l'on nomme à présent archipels,
S'éloignaient sous l'azur ou la brume des ciels.
Plus d'une, obéissant à son propre mystère,
Tenta seule, ô destins ! l'infini solitaire.
Donc, au septentrion de la sphère, un îlot
S'échoua dans la paix hivernale du flot.
Pendant amas de blocs que la banquise épaule,
Ni l'âpre vent qui sort de la bouche du pôle,
Ni les souffles du sud épouvantés des mers
Ou le givre fleurit sur les glaçons amers,
N'ont pu, depuis les jours, faire bouger de place
Cette oasis de roc dans le désert de glace.
Là, l'espace est blafard sous les deuils persistants
D'un long minuit ! L'hiver a-t-il gelé le temps
Dans le piège éternel d'une seule heure sombre ?
Blême à peine, vers l'ouest, s'ébauche une pénombre,
Sépulcre de brouillard où gît le soleil mort ;
Et la neige aux grands plis, linceul royal du Nord,
De la cime des monts aux profondeurs s'épanche.
L'île déroule au loin sa solitude blanche
Que prolonge la morne et terne inclinaison
Des glaces de la mer vers le gris horizon,
Et, miroir des pâleurs sans fin continuées,
Le lourd ciel, en banquise agrégeant ses nuées,
Stable ou s'entre-heurtant comme un glacier fendu,
Semble un autre océan polaire, suspendu !
Du sol mélancolique au dôme taciturne
S'étage le profond crépuscule nocturne
Où se meuvent des corps faits de neige et de nuit :
Grand faucon, tourmentant l'air opaque, sans bruit ;
Renne qui sur le cap broute une maigre touffe ;
Pétrel pêcheur, dans l'ombre ou son râle s'étouffe
Hérissant par faisceaux son court plumage brun
Visqueux de la rosée amère de l'embrun ;
Loup hurleur, aux reins forts, fauve louve, qui rôde
Vers un terrier trahi par une brume chaude,
Pendant qu'au loin s'allonge et plane en soulevant
Les plis du soir, le geste étrangement vivant
D'un noir tronc d'arbre hors d'une rocheuse fente,
Ou d'un mort que sa fosse ouverte réenfante !
Mais des formes bientôt se dissout le semblant,
Obscur, dans le brouillard, pâle, dans le sol blanc ;
Et, soit que pèse l'air sur la plaine dormante,
Soit que, rude et rompant les sapins, la tourmente
Roule aux gouffres, avec l'avalanche, les ours,
La terre que poussa le vent des premiers jours
Déploîra le désert de ses blancheurs funèbres
Sous la lividité stagnante des ténèbres.