Nos tribuns

By Albert Angot

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Chacun veut de son nom, ici, faire une idole ;

Le crâne le plus creux rêve d’une auréole ;

Chez nous la gloriole est le pire démon.

Chacun vers ses autels court en pèlerinage,

Tel sans grand fracas tel en pompeux équipage ;

Vers son temple ce n’est qu’une procession.

Eh ! qu’importent le rang, la fortune et la race !

Dans le feu du concours tout se mêle et s’efface ;

On se serre, on se heurte, et l’on presse le pas.

Malheur à l’imprudent qui regarde en arrière !

Il tombe, et de son corps la foule fait litière ;

Qu’il se débatte et crie, on ne l’entendra pas.

La vaine gloriole est la nymphe invisible

Dont les chants attiraient par leur charme invincible

Jadis les matelots sur un secret brisant.

C’est pour chacun de nous ce funeste mirage

Qui peint un oasis dans un désert sauvage

Aux yeux du voyageur sous un soleil cuisant.

Que d’hommes égarés en des routes damnées

Usent de riches dons et gaspillent d’années

A poursuivre sans fin ce mirage incertain !

Ils vont… , ils vont toujours… ; et saisis de vertige

Par des débris épars ils marquent leur vestige

Et par des monuments d’argile et non d’airain.

Autrefois, on aimait bien moins cette fumée,

Ce fantôme léger qu’on nomme renommée ;

L’âme était plus honnête en son obscurité,

La vie était plus pure et sans inquiétudes.

L’inaltérable paix est loin des multitudes,

De leurs sourdes rumeurs, de leur souffle empesté.

Si l’on sentait en soi la flamme du génie,

L’amour du grand, du beau, de l’art, de l’harmonie,

Saisissant le travail comme un bâton noueux,

L’artiste ou le savant guidé par la science,

Pensif et recueilli, dans l’ombre et le silence,

Gravissait loin du monde un sentier montueux.

Et puis, un jour brillait au-dessus de la foule,

Comme un phare éclatant sur la vague qui roule,

Un chef-d’œuvre nouveau bien longtemps caressé,

Un chef-d’œuvre où l’auteur résumait sa pensée,

Où son âme loyale entière était passée,

De même qu’un parfum en un vase versé.

La foule applaudissait à ces efforts sublimes

D’un esprit s’élevant vers les plus hautes cîmes ;

Sur les lèvres son nom volait de tous côtés.

Sa tête, aux yeux de tous, des splendeurs de l’Idée

Et des rayons divins paraissait inondée ;

Le chef-d’œuvre instruisait les peuples enchantés.

Il existe aujourd’hui des moyens plus faciles

D’exciter les bravos du peuple de nos villes,

De traîner à sa suite un flot admirateur.

On combat le pouvoir sur la place publique,

Dans la presse et les clubs, sans cesse on le critique,

Et dans le peuple on voit le grand libérateur.

Écoutez ce tribun ! Ses paroles mielleuses

N’ont d’admiration que pour les mains calleuses,

Que pour la Majesté qui porte des haillons.

L’hyperbole, chez lui sans cesse vient éclore ;

Il sème l’apostrophe avec la métaphore ;

Ce sont pour les bravos comme autant d’aiguillons.

O peuple, que d’encens on te jette à la tête :

Celui-ci te proclame un vigoureux athlète

Qui renverse en un jour les trônes et les rois,

Un superbe colosse à la large carrure,

Un lion, même un aigle à l’immense envergure !

Comment supportes-tu ces flatteurs maladroits ?

Tel autre en tes arrêts voit l’unique justice ;

La véritable loi dans ton simple caprice ;

De toutes les vertus il éclaire ton front.

Peuple naïf, crois donc que cet homme est sincère,

Qu’il compatit sans but à ta sombre misère,

Qu’il rêve ton bonheur, ce tribun fanfaron !

Ce que cet homme veut, c’est chercher à te plaire,

C’est fixer ta faveur à son nom populaire.

A l’œuvre politique il veut mettre la main,

Sur la scène du monde enfin jouer un rôle.

Il n’a pour toi d’amour et de soins qu’en parole ;

Il te hait, — et son cœur est égoïste et vain.

Ah ! c’est pitié de voir notre nature humaine

Heurter de l’encensoir le peuple, idole vaine,

L’enivrer de lui-même et lui baiser les mains.

Oui, c’est pitié de voir un auteur famélique

passer du vaudeville au discours politique,

Grâce à quelques pamphlets aux éternels refrains.

Cet avocat obscur, en une plaidoirie,

A créé, pour son nom, presque une idolâtrie.

Naguère on le voyait dirigeant nos destins,

Pendant que le pays torturé par la guerre,

Malgré lui subissait son pouvoir éphémère,

Ses oranges amis, ses proconsuls hautains.

Peuple, vois tes élus ! Ont-ils sauvé la France ?

Auraient-ils, par hasard, allégé ta souffrance ?

Te sens-tu chaque jour un peu moins malheureux ?

Ta colère m’apprend que leur œuvre est stérile ;

Ce n’est point sans objet que la guerre civile

Déborde dans Paris en flots tumultueux.

Cette guerre civile, elle fut attisé

Par vous, mauvais enfants de la France brisée,

Par vous tribuns plus vils que le vil courtisan.

Flatteurs, soyez maudits en ce moment suprême !

Au nom de mon pays recevez l’anathême,

Et trouvez dans mes vers un premier châtiment !

Triste temps que le nôtre, où la pudeur publique

Gît sous le pied boueux d’un cynisme impudique

Qui se fait un plaisir de fausser ses serments ;

où, devant l’étranger triomphant de nos crimes,

Les Français font entre eux des milliers de victimes

Qui sont souvent, hélas ! des amis, des parents.

C’est un bourbier fangeux, que le temps où nous sommes.

Il n’inspire au penseur que le mépris des hommes ;

Au poëte sans fiel il donne l’aigreur,

Le désir de cingler les vices de ce monde,

Un souverain dégoût, une pitié profonde

Dont l’écho se répète en un rythme vengeur.

O Dante, si le sort t’avait fait naître en France

Dans ce temps si fertile en crimes, en souffrance,

Ton génie effrayant eût, avec vérité,

Tracé de son pinceau quelque toile infernale

De nos mœurs, et surtout de notre capitale,

Cet autre enfer, séjour de la perversité !