Nostalgie

By Théodore Banville

Written 1842-01-01 - 1842-01-01

Oh ! Lorsque incessamment tant de caprices noirs

S'impriment à la rame,

Et que notre Thalie accouche tous les soirs

D'un nouveau mélodrame ;

Que les analyseurs sur leurs gros feuilletons

Jettent leur sel attique,

Et, tout en disséquant, chantent sur tous les tons

Les devoirs du critique ;

Que dans un bouge affreux des orateurs blafards

Dissertent sur les nègres,

Que l'actrice en haillons étale tous ses fards

Sur ses ossements maigres ;

Qu'au bout d'un pont très lourd trois cents provinciaux

Tout altérés de lucre,

Discutent gravement en des termes si hauts

Sur l'avenir du sucre ;

Que de piètres Phœbus au regard indigo

Flattent leur muse vile,

Encensent D'Ennery, jugent Victor Hugo,

Et font du vaudeville ;

Lorsque de vieux rimeurs fatiguent l'aquilon

De strophes chevillées,

Que sans nulle vergogne on expose au salon

Des femmes habillées ;

Que chez nos miss Lilas, entre deux verres d'eau,

Un grand renom se forge,

Que nos beautés du jour, reines par Cupido,

N'ont pas même de gorge ;

Qu'entre des arbres peints, à ce vieil opéra

Dont on dit tant de choses,

Les fruits du cotonnier qu'un lord anglais paiera

Dansent en maillots roses ;

Que ne puis-je, ô Paris, vieille ville aux abois,

Te fuir d'un pas agile,

Et me mêler là-bas, sous l'ombrage des bois,

Aux bergers de Virgile !

Voir les chevreaux lascifs errer près d'un ravin

Ou parcourir la plaine,

Et, comme Mnasylus, rencontrer, pris de vin,

Le bon homme Silène ;

Près des saules courbés poursuivre Amaryllis

Au jeune sein d'albâtre,

Voir les nymphes emplir leurs corbeilles de lys

Pour Alexis le pâtre ;

Dans les gazons fleuris, au murmure de l'eau,

Dépenser mes journées

À dire quelques chants aux filles d'Apollo

En strophes alternées ;

Pleurer Daphnis ravi par un cruel destin,

Et, fuyant nos martyres,

Mieux qu'Alphesibœus en dansant au festin

Imiter les satyres !