Nous errions sur la mer des suprêmes désastres

By Paul Verlaine

Written 1867-01-01 - 1867-01-01

— Nous errions sur la mer des suprêmes désastres

Sous un ciel irrité, sans boussole et sans astres,

Débris d'un grand combat perdu par trahisons

Autour de nous rampaient les flots, phosphore et souffre ;

Le radeau lentement s'enfonçait dans le gouffre ;

Déjà nous nous sentions guettés par les poisons…

O Livre, tu parais dans ce hideux naufrage,

Tel qu'un inespéré vaisseau de grand tonnage

Où nous grimpons, nageurs à demi-submergés,

Et la seule vertu de ta bonne mâture

Et les rangs de canons prêts à toute aventure

Nous ont soudain — par quel miracle ? — encouragés.

Nous combattions ! — Que vienne à présent le pirate,

Nous accueillerons bien l'escadre scélérate…

Mousqueton, caronnade, oh ! l'admirable chœur ! —

Et s'il ne nous échoit qu'une belle défaite,

Du moins nous aurons eu cette suprême fête

Nous aussi, de couler à fond sur le Vengeur !