Nuits d'hiver

By Victor Hugo

Written 1881-01-01 - 1881-01-01

Comme la nuit tombe vite !

Le jour, en cette saison,

Comme un voleur prend la fuite,

S’évade sous l’horizon.

Il semble, ô soleil de Rome,

De l’Inde et du Parthénon,

Que, quand la nuit vient de l’homme

Visiter le cabanon,

Tu ne veux pas qu’on te voie,

Et que tu crains d’être pris

En flagrant délit de joie

Par la geôlière au front gris.

Pour les heureux en démence

L’âpre hiver n’a point d’effroi,

Mais il jette un crêpe immense

Sur celui qui, comme moi,

Rêveur, saignant, inflexible,

Souffrant d’un stoïque ennui,

Sentant la bouche invisible

Et sombre souffler sur lui,

Montant des effets aux causes,

Seul, étranger en tout lieu,

Réfugié dans les choses

Où l’on sent palpiter Dieu,

De tous les biens qu’un jour fane

Et dont rit le sage amer,

N’ayant plus qu’une cabane

Au bord de la grande mer,

Songe, assis dans l’embrasure,

Se console en s’abîmant,

Et, pensif, à sa masure

Ajoute le firmament !

Pour cet homme en sa chaumière,

C’est une amère douleur

Que l’adieu de la lumière

Et le départ de la fleur.

C’est un chagrin quand, moroses,

Les rayons dans les vallons

S’éclipsent, et quand les roses

Disent : nous nous en allons !

Le soir qui verse, ô mystère !

Le ciel noir sur le ciel bleu,

Entre l’espace et la terre

Pose une barre de feu.

Le couchant, dorant mon bouge,

Ferme, sur l’ombre où je suis,

Comme un verrou de fer rouge,

La porte énorme des nuits.

Cherchant au ciel des étoiles,

Vous écoutez, matelots,

Ce que le frisson des voiles

Dit au tremblement des flots.

La bise, bouche vivante,

Les vents, les bruits, les typhons,

Toute la grande épouvante

Erre sous les cieux profonds.

Je baisse mes yeux funèbres ;

Je me sens dans ma terreur

Compagnon de ces ténèbres

Et frère de cette horreur.

L’homme, en proie aux maux sans nombre,

Porte en son cœur, morne enfer,

Toute la honte de l’ombre,

De l’abîme et de la chair.

Je sens que ce crépuscule

Me pénètre soucieux,

Et qu’en moi l’âme recule

Comme le jour dans les cieux.

Il semble que tout s’altère,

Se traîne, expire ou s’abat,

Et qu’il reste de la terre

Ce qui reste d’un combat.

L’arbre, près du flot qui râle,

Tord ses bras comme un banni ;

On ne sait quel reflet pâle

Des lueurs de l’infini

Perce les bois sans feuillée,

Et teint d’un livide éclair

Cette cuirasse écaillée

Que nous appelons la mer.

Tandis que l’occident sombre

Lutte contre le néant,

Le levant s’emplit de l’ombre

De tout le gouffre béant.

Une main est-ce la vôtre,

Dieu ? — Tire, en l’azur désert,

Les astres l’un après l’autre

Du puits de l’abîme ouvert.

Nuit partout. Rien ne résiste,

Au couchant comme au midi.

On sent la nature triste,

Dieu froid, le mal enhardi.

Dans l’univers où s’efface

Le nombre et le mouvement,

Les visions de l’espace

Vont et viennent vaguement ;

Et, tremblante dans ta gloire,

Tu regardes, ô Vénus,

Cette grande maison noire

Pleine de pas inconnus.

Les caps aux lugubres formes

Se dressent de tous côtés

Comme des talons énormes

D’archanges précipités.

L’eau bat le roc qu’elle insulte,

Le vent bat l’eau qu’il poursuit ;

Toute l’onde est un tumulte

De montagnes dans la nuit.

L’écume ; ni bords, ni centres ;

De blancs flocons ; l’ouragan.

Chaque vague est un des antres

Où bâille l’hydre océan.

On ne voit rien que la trombe

Où la brume s’élargit ;

C’est du hurlement qui tombe,

De la neige qui rugit.

L’onde sans fond court sans terme ;

L’eau roule en plis tortueux ;

Chaque flot s’ouvre, se ferme,

Se rouvre… — Ô flots monstrueux !

À jamais l’infini sombre

Refait, défait, reconstruit

Les écroulements sans nombre

De ces cavernes de bruit.

À jamais la vague essuie

Le roc vert, l’écueil félon,

Et, sous ses haillons de pluie,

Sous ses cheveux d’aquilon,

Chargé de siècles et d’âges,

Soufflant dans de noirs clairons,

Faisant un bruit de cordages,

De tempête et d’avirons,

Au fond de l’ombre insondable

Où l’astre meurt prisonnier,

Le pâle hiver formidable

Passe, effrayant nautonier.

Oh ! Reviens ! Printemps ! Fanfare

Des parfums et des couleurs !

Toute la plaine s’effare

Dans une émeute de fleurs.

La prairie est une fête ;

L’âme aspire l’air, le jour,

L’aube, et sent qu’elle en est faite ;

L’azur se mêle à l’amour.

On croit voir, tant avril dore

Tout de son reflet riant,

Éclore au rosier l’aurore

Et la rose à l’orient.

Comme ces aubes de flamme

Chassent les soucis boudeurs !

On sent s’ouvrir dans son âme

De charmantes profondeurs.

On se retrouve heureux, jeune,

Et, plein d’ombre et de matin,

On rit de l’hiver, ce jeûne,

Avec l’été, ce festin.

Oh ! Mon cœur loin de ces grèves

Fuit et se plonge, insensé,

Dans tout ce gouffre de rêves

Que nous nommons le passé !

Je revois mil huit cent douze,

Mes frères petits, le bois,

Le puisard et la pelouse,

Et tout le bleu d’autrefois.

Enfance ! Madrid ! Campagne

Où mon père nous quitta !

Et dans le soleil, Espagne !

Toi dans l’ombre, Pepita !

Moi, huit ans, elle le double ;

En m’appelant son mari,

Elle m’emplissait de trouble… —

Ô rameaux de mai fleuri !

Elle aimait un capitaine ;

J’ai compris plus tard pourquoi,

Tout en l’aimant, la hautaine

N’était douce que pour moi.

Elle attisait son martyre

Avec moi, pour l’embraser,

Lui refusait un sourire

Et me donnait un baiser.

L’innocente, en sa paresse,

Se livrant sans se faner,

Me donnait cette caresse

Afin de ne rien donner.

Et ce baiser économe,

Qui me semblait généreux,

Rendait jaloux le jeune homme,

Et me rendait amoureux.

Il partait, la main crispée ;

Et, me sentant un rival,

Je méditais une épée

Et je rêvais un cheval.

Ainsi, du bout de son aile

Touchant mon cœur nouveau-né,

Gaie, ayant dans sa prunelle

Un doux regard étonné,

Sans savoir qu’elle était femme,

Et riant de m’épouser,

Cet ange allumait mon âme

Dans l’ombre avec un baiser.

Mal ou bien, épine ou rose,

À tout âge, sages, fous,

Nous apprenons quelque chose

D’un enfant plus vieux que nous.

Un jour la pauvre petite

S’endormit sous le gazon… —

Comme la nuit tombe vite

Sur notre sombre horizon !