O mon ami, sois mon tombeau

By Anna Noailles

Written 1913-01-01 - 1913-01-01

O mon ami, sois mon tombeau,

La jeune terre étincelante

Et les jours d'été sont trop beaux

Pour une âme à jamais dolente !

Je crains les regrets et l'espoir ;

Laisse-moi rentrer dans ton ombre,

Comme les collines du soir

Rejoignent la nuit ferme et sombre.

Avec un cœur si lourd, si lent,

Que veux-tu qu'aujourd'hui je fasse

Du parfum des marronniers blancs,

Et des promesses de l'espace ?

Je sais ce qu'un soir lisse et pur

A bu de plaisirs et de peines !

Les corbeaux flottent sur l'azur

Comme un mol feuillage d'ébène.

Partout quel opulent loisir,

Quelle orgueilleuse confiance

Qui joint les appels du désir

Aux sécurités du silence !

Les oiseaux, dans le doux embrun

De l'éther rose et des ramées,

Sont légers comme des parfums

Et glissent comme des fumées ;

On entend leurs limpides voix

Incruster de cris et de rires

Le ciel qui passe sur les bois

Comme un lent et pompeux navire.

— Mais je sais bien que vous mourrez,

Et que moi, si riche d'envie,

Je dormirai, le cœur serré,

Loin de la dure et sainte vie ;

Toutes les musiques des airs,

Tous ces effluves qui s'enlacent

Fuiront le souterrain désert

Où le temps ne luit ni ne passe ;

Et nous serons ce bois des morts,

Ces branches sèches et cassées

Pour qui les jours n'ont plus de sort,

Pour qui toute chose est cessée !

Et pourtant mon cœur éternel,

Et sa tendresse inépuisable,

Plus que l'Océan n'a de sel,

Plus que l'Égypte n'a de sable,

Contenait les mille rayons

De toutes les aubes futures…

— Être un jour ce mince haillon

Qui gît sous toute la Nature !