Occidentale dixième
Written 1857-01-01 - 1857-01-01
Rose pleurait : un bon jeune homme
Voulut la consoler un brin.
— " ah ! De quelque nom qu'on vous nomme,
Dit-elle, vous allez voir comme
J'ai raison d'avoir du chagrin !
" pour Meaux, ayant plié ma tente,
En avril dernier je partis.
J'allais hériter de ma tante,
Dont la dépouille aujourd'hui tente
Une foule de bons partis.
" mais ce n'est pas dans la province
Que resplendit mon firmament :
C'est ici que loge mon prince,
L'homme pour qui mon cœur se pince,
Mon Arthur, mon tout, mon amant !
" loin de lui mon âme est funèbre ;
À sa voix qui me fait rêver
J'étais docile comme un zèbre !
C'est un individu célèbre :
Où pourrai-je le retrouver ?
" car en vain mon regard se dresse !
Comme Arthur ne m'a pas écrit,
J'ignore en tout point son adresse.
Comment donc faire avec adresse
Ce que mon désir me prescrit ?
" Ô tristesse ! Jusqu'à la lie
Je te savoure et je te bois.
Sa rue, hélas ! Est démolie :
Je vois avec mélancolie
Que l'on y pose un mur de bois ! "
" —ne pleurez pas, mademoiselle,
Dit le bon jeune homme éperdu
À Rose, en se penchant vers elle ;
Vous allez voir avec quel zèle
Nous chercherons l'Arthur perdu !
" puisqu'il s'agit d'un homme illustre,
Venez au bal de l'opéra.
Vous le trouverez sous le lustre
Appuyé sur quelque balustre !
Pour l'entrée, on vous la paiera. "
Les voici tous deux à la fête,
Dans cet endroit, prestigieux
Depuis les tapis jusqu'au faîte,
Où la réunion est faite
De ce que Paris a de mieux.
Tout est couleur, lumière, flamme,
Et l'on s'étouffe à trépasser.
Le bon jeune homme dit : —" madame,
Cherchez bien l'ami de votre âme
Parmi les gens qui vont passer !
" a-t-il quelque prééminence
Sur l'élite de ces lions
Du report et de la finance,
Chez qui la moindre lieutenance
Vaut au moins quinze millions ?
" voici le maître de Marseille,
Lireux, Solar grave et pensif,
Millaud, à qui Phébus conseille
La bienfaisance, et qui s'éveille
Dans une maison d'or massif !
" puis voici la cohorte insigne
Des artistes, cerveaux en fleur ;
Hamon, gracieux comme un cygne,
Galimard qui cherche la ligne,
Préault, qui trouve la couleur !
" puis Masson, fort de ses magies,
Et Couture, épris des hasards :
Tous deux à travers les orgies
Ont vu passer, de sang rougies,
Les ombres pâles des Césars.
" voici Millet, voici Christophe,
Et tous les fils de Phidias,
Et Chenavard, ce philosophe,
Aveuglé par un bout d'étoffe
Que chiffonne en causant Diaz.
" voici des acteurs, Hyacinthe,
Fréderick, Fechter ; admirons
Grassot, qu'on abreuve d'absinthe,
Et Gueymard, qui dans cette enceinte
Assourdit la voix des clairons !
" puis voici les porteurs de lyre,
Les meilleurs Homères du jour,
Ceux que vers son calvaire attire
Encore le double martyre
Fait de poésie et d'amour !
" voici Musset, dieu de la ville,
Et Dupont maître de son pré,
Et Sainte-Beuve et Théophile,
Chanteur pour qui la muse file
Des jours tissus d'un fil pourpré
" voici Bouilhet, que tu conseilles,
Naïade antique au front de lys,
Philoxène, amant de merveilles,
Qui, tout enfant, vit les abeilles
Baiser les lèvres de Myrtis.
" puis, dans ce torrent qui s'épanche,
Voici les frères De Goncourt ;
Mirecourt acharné sur Planche,
Et Monselet à la main blanche
Vers qui la renommée accourt.
" orgueil des nouvelles déesses,
Voici les trois frères Lévy,
Tous si ruisselants de richesses
Que les banquiers et les duchesses
Les accostent d'un air ravi.
" connais-tu l'homme plein d'audace
Devant ces hardis triumvirs,
Qui les regarde face à face,
Et dont la jeune presse efface
L'ancien blason des Elzévirs ?
" c'est un fils d'Apollon et d'Ève,
Le typographe Malassis,
Que tout bas invoque sans trêve
Le poëte inédit qui rêve,
Triste, et sur une malle assis.
" voici Vitu, chez qui s'allie
À l'esprit, l'or d'un podesta ;
Fauchery, venu d'Australie
Avec cette douce folie
Que de Bohême il emporta ;
" puis Lherminier des Amériques !
Murger, aux pompons éclatants,
Vide tous ses écrins féeriques.
Gozlan jure que les lyriques
Dureront au plus cinquante ans !
" Ô sœur de l'aube orientale,
Regardez bien tous ces héros !
Car ils sont le luxe qu'étale
Notre immortelle capitale :
Après eux tout n'est que zéros. "
Il dit. La malheureuse fille,
Ignorante de son destin
Et rapide comme une anguille,
Vers le flot confus qui fourmille
Leva ses deux pieds de satin.
Sa vue à travers une houle
Plongea dans les rangs espacés
Des gens fameux ; puis dans la foule
Elle tomba, lys que l'on foule ! … —
Ces timbaliers étaient passés.
" —mais, hasarda tout bas son guide
Alors qu'elle reprit ses sens,
Quel peut donc être, enfant candide,
L'homme célèbre, mais perfide,
Qui n'est pas parmi ces passants ?
" il n'est pas peintre ? C'est étrange.
Alors, quel succès est le sien ?
Il n'est donc pas, non plus, mon ange,
Poëte, ou bien agent de change ?
Ni boursier ? Ni musicien ? "
" —si, répondit-elle, il se pique
D'être un merveilleux baryton,
Et, malgré son joli physique,
Il fait souvent de la musique
Avec son cornet à piston !
" son bonnet brille comme un phare
Sur son costume officiel,
Lorsque, aux éclats de sa fanfare,
Le moineau franc tremble et s'effare
Et s'enfuit vers l'azur du ciel !
" il aimait à faire tapage
Par les beaux jours pleins de rayons,
Assis en vêtement de page
Sur le sommet d'un équipage,
Derrière un marchand de crayons !
" que de fois j'ai voulu les suivre,
Mêlant mon cœur à l'instrument
Qui répand les notes de cuivre,
Comme la gargouille et la guivre
Se mêlent au noir monument !
" car leurs coussins étaient deux trônes,
Quand mon Arthur sonnait du cor
Près de Mangin en galons jaunes,
Qui sent des plumets de deux aunes
Frissonner sur son casque d'or ! "