Ode à l’Étoile de la Légion d’Honneur

By Gérard Nerval

Written 1826-01-01 - 1826-01-01

Toi qui répandis tant de gloire

Sur les vivans et sur les morts,

Phare éclatant de la victoire,

Qui long-temps brûlas sur nos bords,

Aux feux de ta vive lumière,

L’homme se rendait immortel !

Pourquoi retomber sur la terre

Quand ton séjour était le ciel ?

Des héros morts les nobles âmes

Formaient ta céleste clarté ;

Au sein de tes rayons de flammes

Étincelait l’éternité :

Fatal à l’orgueil des royaumes,

Ton météore audacieux,

Aux regards effrayés des hommes,

Parut comme un volcan des cieux !

Le sang que tu faisais répandre

Aux jours terribles des combats,

Roulait sur la funèbre cendre

Des cités que tu dévoras :

Partout où surgit ta lumière,

Le sol en ses flancs palpita,

Le soleil quitta l’hémisphère,

Et long-tems la foudre éclata.

Messager de ta course ardente,

Un arc-en-ciel te précédait ;

Toujours son écharpe éclatante

De trois couleurs se composait :

Elles n’ont point été ternies

Par l’Envie au souffle empesté ;

Car elles brillaient réunies,

Sous la main de la Liberté.

La première était empruntée

A l’éclat des célestes feux ;

Une autre à la lune argentée ;

La troisième à l’azur des cieux :

Nobles couleurs !… céleste emblème !…

Qui souvent aux yeux des mortels

Paraît, comme un songe qu’on aime,

Et qui vient des lieux éternels !

Astre pur ! étoile des braves !

Tu tombas au jour des revers ;

Et bientôt des peuples esclaves,

La chaîne enceindra l’univers ;

Car, depuis ta chute profonde,

Notre vie est un poids impur,

Et le destin promis au monde,

Pâlit dans un lointain obscur.

La liberté, loin des esclaves,

S’assied sur de nobles tombeaux ;

Le trépas est grand pour les braves

Qui succombent sous ses drapeaux.

Liberté ! dans nos jours moins sombres,

Puissions-nous voir briller la loi…

Ou rejoindre les nobles ombres

Des guerriers qui sont morts pour toi !