Ode triomphale

By Raymond Tailhède

Written 1887-01-01 - 1926-01-01

Ce doux parler de France auquel vous avez fait

L'honneur de le fleurir de grâce athénienne,

Qu'il vole sur ma lèvre et que je l'y retienne,

— Ou qu'un plus digne chante, et je serai muet.

Non ! Assez des clairons a retenti le cuivre,

Du flot profond des mers aux pôles de l'azur,

Quand d'une forte voix, d'un poumon toujours sûr

J'appelais, Moréas, les hommes à vous suivre.

Assez à pleine coupe, ô Pégase, ai-je bu

L'onde sous ton sabot jaillissant comme un fleuve ;

En ma lyre accordée éclate assez la preuve

Que je puis des anciens égaler la vertu.

Aujourd'hui je dirai non pas la triste plainte

De l'élégie et non plus l'hymne au lent détour,

Mais en sa pureté, toute de lauriers ceinte,

L'ode qui porte mieux l'allégresse et l'amour.

O toi, de l'univers la seule Impératrice,

Mort ! tu te promettais de garder et d'avoir

A jamais enchaîné dans l'oubli le plus noir

Celui qui, bravement, sans que son front se plisse,

Assurant son regard au néant de tes yeux,

Tel un fier ennemi t'a contemplée en face !

Mort ! il te défiait de lui trouver sa place :

Au funèbre charnier ne tombent pas les dieux !

Tu l'admirais, ô Mort, ce Moréas superbe,

Gomme on guette une proie, et voilà que soudain,

Le poison, le poignard ont glissé de ta main :

Quel printemps à tes doigts épanouit sa gerbe !

Quelle aurore se lève aux abîmes de nuit

Que sont tes yeux ! Quel lys tissa la fine trame

De ta chair où l'on sent de nouveau battre une âme !

Et tu n'es plus la Mort, ô Mort, mais ce qui vit

Vivant ! il est vivant ! il est vivant encore !

Chez les Ombres Orphée est ainsi descendu,

Ayant pris le soleil qu'elles avaient perdu,

Au réseau musical de sa lyre sonore.

Ah ! puissé-je comme eux dans les esprits obscurs

Allumer l'incendie à force de lumière ;

Sous la flamme tenir ouverte leur paupière

A toute vérité jusqu'aux siècles futurs !

Et quand je ne saurais, quand mon bras moins robuste

Laisserait, Moréas, échapper ce flambeau,

Il ne tient pas à moi que sur votre tombeau

Vous ayez érigé vous-même votre buste.