Odelette guerrière
Written 1870-01-01 - 1870-01-01
Si j’ai la mine un peu hautaine
En ces jours de deuil et d’horreurs,
C’est qu’on la nommé capitaine
Dans un bataillon d’éclaireurs.
Ma meilleure amie en enrage :
Son mari n’est que caporal.
Mais je souris du commérage
Avec un dédain martial.
Il est parvenu sans entrave
A ce haut point d’avancement
Parce qu’il était le plus brave,
Comme il était le plus charmant.
Certes, quand il a pris les armes,
J’avais le cœur bien anxieux ;
A force de verser de larmes,
J’ai rougi le bord de mes yeux ;
Mais, n’importe, j’ai dit : « Qu’il parte ! »
Bien que née au quartier d’Antin,
J’ai le cœur des femmes de Sparte
Sous mon corsage de satin.
Quoiqu’il me laissât éplorée,
Craignant de ne plus le revoir,
J’étais fière d’être adorée
De qui préférait son devoir.
Puis il porte avec tant de grâce
L’uniforme aux belles couleurs
Où son grand sabre s’embarrasse,
Qu’il faisait sourire mes pleurs.
Au képi rouge qu’on incline
D’un air vainqueur, sur le côté,
J’ai cousu moi-même, câline,
Le triple filet argenté.
En me donnant des airs farouches,
Mais qui demeuraient élégants,
J’ai touché ses noires cartouches,
Sans avoir peur, du bout des gants.
Et lui, qui part pour les armées,
Riait de mes ars aguerris
En baisant mes mains parfumées
De poudre et de poudre de riz.
J’aurais été jusqu’à le suivre,
Vivandière, s’il eût fallu,
Et prête à ne pas lui survivre ;
Le jaloux ne l’a pas voulu !
Il objectait qu’au corps de garde
Les gens tiennent des propos fous,
Et que, belle, on vous y regarde
Parfois avec des yeux trop doux.
Mais je n’ai pas peur qu’il m’oublie,
Car il a, du moins, emporté
Un portrait où je suis jolie
Et qu’il ne trouve pas flatté.
D’une périlleuse aventure
Plus d’un revint sauf et vainqueur,
A cause d’une miniature
Ferme entre la balle et le cœur.
Reviendra-t-il ? heures affreuses !
La canonnade est sans pitié
Pour les plaintives amoureuses
Que son bruit seul tue à moitié.
Dieu ! si quelque jour à ma porte,
S’arrêtait, présage accablant,
La triste voiture qui porte
Une croix rouge sur fond blanc !
Le front pâle, la lèvre inerte
Et l’œil clos comme lorsqu’on dort,
Si, par la portière entr’ouverte,
Il m’apparaissait mourant, mort !
Tu mens, tu mens, chimère noire,
Qui me tortures trop souvent !
Au jour joyeux de la victoire
Je le reverrai bien vivant,
Fier de son poudreux uniforme
Et m’apportant, présent exquis,
Quelque casque prussien, énorme,
Que sa valeur aura conquis !
Je mettrai cet objet morose
Dans le boudoir aux rideaux sourds
Où de silence et d’ombre rose
Est fait le nid de nos amours.
Lourd devant la glace légère,
Le faîte égayé d’un pompon,
Il ornera mon étagère
Entre deux vases du Japon.
Et, pour humilier la guerre
Dont j’eus le cœur si tourmenté,
Dans ce casque effrayant naguère,
Maintenant contrit et dompté,
Nous cacherons les amulettes
De notre amour, billets, cheveux,
Et le bouquet de violettes
Qui t’a fait mes premiers aveux !