Ombre
Written 1901-01-01 - 1901-01-01
Sans qu'on t'ait entendue, ombre, comme un félin
Qui s'avance au pas lourd de ses pieds hypocrites,
Tu t'approches, berçant tes hanches sybarites
Et plonges dans mes yeux ton regard opalin.
Le léger mouvement de strophe et d'antistrophe
Dont tremble ta coiffure haute comme une tour
Fait se dissimuler et pointer tour à tour
Les deux fleurs de tes seins sous les fleurs de l'étoffe ;
De lourds chatons ont fait tes doigts exorbitants,
Ton cou porte en colliers des ampleurs de rosaires,
Et des calices nés dans d'innombrables serres
Ornent tes cheveux noirs d'un bizarre printemps.
Le cerne de tes yeux s'étend et s'accentue
Et meurtrit largement ta morbide pâleur
Où, fraîche, vénéneuse et tentatrice fleur,
Éclate la rougeur de ta bouche ambiguë.
Que veux-tu ? Tu répands des baumes et des nards
Et ton geste m'enlace ainsi qu'une couleuvre ;
Dans tes iris changeants toujours guette une pieuvre
Qui m'a déjà tentée au fond d'autres regards.
Tes lèvres m'ont souri sur celles d'autres femmes
Et d'autres bras tendus m'ont montré le chemin
Mystérieux et noir que m'indique ta main,
Toi que je ne suis pas comme tu le réclames.
C'est un chemin étroit qui longe inversement
La grande route droite où cheminent les couples ;
Il s'étale et sinue entre les tiges souples
De fleurs qui ne sont pas pour des bouquets d'amant.
C'est un chemin étroit tentant pour qui s'ennuie,
A qui tout le banal humain est en dégoût,
Et l'âme vagabonde y respire partout
Un ignoré parfum d'aventure inouïe…
Mais je ne suivrai point ton pas silencieux ;
Je n'ai rien écouté d'une voix plus puissante,
Je n'entends pas non plus ta voix pervertissante
Et le Livre aura seul mon cœur sentencieux.