On ne s’avise jamais de tout

By Jean de La Fontaine

Written 1668-01-01 - 1694-01-01

Certain jaloux, ne dormant que d’un œil,

Interdisoit tout commerce à sa femme.

Dans le dessein de prévenir la dame,

Il avoit fait un fort ample recueil

De tous les tours que le sexe sait faire.

Pauvre ignorant ! Comme si cette affaire

N’étoit une hydre, à parler franchement !

Il captivoit sa femme cependant,

De ses cheveux vouloit savoir le nombre,

La faisoit suivre, à toute heure, en tous lieux,

Par une vieille au corps tout rempli d’yeux,

Qui la quittoit aussi peu que son ombre.

Ce fou tenoit son recueil fort entier :

Il le portoit en guise de psautier,

Croyant par là cocuage hors de gamme.

Un jour de fête, arrive que la dame,

En revenant de l’église, passa

Près d’un logis d’où quelqu’un lui jeta

Fort à propos plein un panier d’ordure.

On s’excusa. La pauvre créature,

Toute vilaine, entra dans le logis.

Il lui fallut dépouiller ses habits.

Elle envoya querir une autre jupe,

Dès en entrant, par cette douagna,

Qui hors d’haleine à monsieur raconta

Tout l’accident. « Foin ! dit-il, celui-là

N’est dans mon livre, et je suis pris pour dupe :

Que le recueil au diable soit donné ! »

Il disoit bien ; car on n’avoit jeté

Cette immondice, et la dame gâté,

Qu’afin qu’elle eût quelque valable excuse

Pour éloigner son dragon quelque temps.

Un sien galant, ami de là-dedans,

Tout aussitôt profita de la ruse.

Nous avons beau sur ce sexe avoir l’oeil :

Ce n’est coup sûr encontre tous esclandres.

Maris jaloux, brûlez votre recueil,

Sur ma parole, et faites-en des cendres.