Oraison nocturne

By Maurice Maeterlinck

Written 1889-01-01 - 1889-01-01

En mes oraisons endormies

Sous de languides visions,

J’entends jaillir les passions

Et les luxures ennemies.

Je vois un clair de lune amer

Sous l’ennui nocturne des rêves

Et sur de vénéneuses grèves,

La joie errante de la chair.

J’entends s’élever dans mes moelles

Des désirs aux horizons verts,

Et sous des cieux toujours couverts,

Je souffre une soif sans étoiles !

J’entends jaillir dans ma raison

Les mauvaises tendresses noires ;

Je vois des marais illusoires

Sous une éclipse à l’horizon !

Et je meurs sous votre rancune !

Seigneur, ayez pitié, Seigneur,

Ouvrez au malade en sueur

L’herbe entrevue au clair de lune !

Il est temps, Seigneur, il est temps

De faucher la ciguë inculte !

À travers mon espoir occulte

Sa lune est verte de serpents !

Et le mal des songes afflue

Avec ses péchés en mes yeux,

Et j’écoute des jets d’eau bleus

Jaillir vers la lune absolue !