Où l'on perd pif-luisant

By Edmond Rostand

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

J'allais souvent le voir tandis qu'il se mourait.

C'était à mi-chemin du ciel qu'il demeurait,

Dessous les toits, et dans une affreuse mansarde

Aux murs blanchis, au noir plafond qui se lézarde.

J'allais souvent le voir, et nous causions longtemps*

Et ses doigts amaigris étaient plus tremblotants

Chaque jour, et sa lèvre était plus violette.

Il me disait :

« Surtout, ne sois jamais poète.

Les vers, mon pauvre ami, c'est ce qui m'a perdu.

Tu le vois, je suis vieux, exténué, rendu

Avant l'âge, car j'ai voulu faire ce rêve.

La lutte m'a brisé. Non, la vie est trop brève :

Pourquoi passer son temps à batailler, pourquoi

Ne pas vivre en son coin, sage, et se tenant coi ?

Le bonheur régulier, crois-moi, la vie intime,

Le foyer, une femme et des enfants, l'estime

De son quartier. Surtout, ne fais jamais de vers !

N'en fais jamais ! Si c'est un innocent travers,

S'il te plaît, comme on dit, de courtiser la Muse,

Quelquefois, au dessert, en bourgeois qui s'amuse,

Tu le peux, et c'est sans danger.

« Mais si, le soir,

Quand la lune sourit, tu rêves de t'asseoir

Sur le vieux banc de pierre au fond du parc, d'entendre

La chanson de la brise, et si tu vas t'étendre

Par les matins d'été, dans l'herbe, sur le dos.

En regardant le ciel avec des yeux mi-clos,

Si le rythme t'émeut, si ton être tressaille

Quand s'envole une strophe, et si ton cœur défaille

Quand un ami te lit des vers à haute voix,

Si le désir te prend, devant ce que tu vois,

De l'exprimer avec une forme parfaite,

Si tu sens vaguement s'agiter un poète

En toi, n'hésite pas ! étouffe dans ton cœur

Ce serpent ! Il y va, crois-moi, de ton bonheur…

Et le bonheur vaut seul vraiment qu'on s'en, occupe

Le métier de poète est un métier de dupe.

Ah ! mon expérience est amère ! Longtemps,

J'ai subi les dédains, les affronts irritants

Des sots ; j'ai combattu pour l'art, plein d'énergie !

Je marchais, ébloui toujours par la magie

De mon rêve, mes yeux de fou perdus au ciel !

Je ne souffrais de rien. J'étais même sans fiel

Pour ceux qui me raillaient. J'étais le doux bohème

Inoffensif ; j'allais, en penaillons, tout blême,

Et nourri seulement des viandes de l'esprit ;

Sans me mettre en souci du vulgaire qui rit,

J'allais, gonflant toujours quelque nouvelle bulle !

J'étais l'extravagant heureux qui noctambule,

Qui trouve, pour dormir, un banc délicieux,

Pour qui tous les plafonds sont trop bas, sauf les cieux.

J'étais le vagabond poète qui balade,

Cherchant des jours entiers un refrain de ballade,

Et qui va devant lui, sans souci des hivers,

Heureux de se chanter à lui-même ses vers !

Je me disais : Mon temps n'est pas venu, mon heure

Sonnera. Mais j'ai vu que l'espoir était leurre.

J'ai vieilli, je me suis lassé d'être incompris.

C'est absurde, mais c'est ainsi : le beau mépris

Que nous avons d'abord pour le goût du vulgaire

Tombe avec l'âge. Eh quoi ! toujours faire la guerre ?

On veut avoir son tour de gloire. On n'en peut plus

Des veilles sans profit, des travaux superflus.

J'ai fait de l'art. Cet autre fait du vaudeville :

Et c'est à lui que va la multitude vile.

C'est lui que l'on acclame. Et moi je meurs de faim !

Eh bien ! je me révolte et je crie, à la fin !

Mon cœur veut déverser son trop-plein d'amertume.

Nous autres, je sais bien, notre gloire est posthume

Quelquefois. Il paraît que, quand nous sommes morts,

La Gloire, cette femme, a souvent des remords

De ne pas nous avoir aimés. On nous découvre.

Nos vers sont exaltés ; nos tableaux vont au Louvre…

Mais que nous font de verts lauriers sur nos tombeaux ?

C'est vivant que j'aurais voulu quelques lambeaux

De cette pourpre ; et, mort, je n'en fais nul usage !

Vois-tu, le désespoir vous étreint avec l'âge

D'être plus inconnu qu'un faiseur de couplet ;

Et l'on mendie : « Un peu de gloire, s'il vous plaît !

Daignez avant ma mort m'avancer quelque chose,

Quelques rayons sur ma future apothéose !

Si l'on doit m'admirer plus tard, il vaut autant

Commencer tout de suite, et je mourrai content.

J'ai trop voulu sortir de l'ornière banale,

Dites-vous : quand l'idée est trop originale

On la repousse ?… Eh bien ! si c'est là le récif

Où j'échouai, je veux bien faire du poncif.

Du poncif, s'il le faut ! Mais avant que j'expire,

C'est mon rêve, je veux que le bourgeois m'admire ! »

« Oui, vieillis, les plus fiers lutteurs, les plus fougueux

Parlent ainsi, lassés d'être incompris et gueux !

« Car c'est une tristesse noire

De vieillir toujours méconnu.

Alors, n'ayant pas eu la gloire

Dans cette vie, on n'a rien eu.

« Comme on a passé sa jeunesse

A chasser la chimère, on n'a

Rien récolté pour sa vieillesse,

Et quand l'heure affreuse sonna,

« L'heure de la tristesse, l'heure

Des ressouvenirs étouffants,

On se vit pauvre, sans demeure,

Et vieux grand-père sans enfants.

« Trimer, c'est bon quand on est jeune.

Mais on change en se faisant vieux.

On ne supporte plus le jeûne,

On songe qu'on serait bien mieux

« Dans un intérieur confortable

Que sous un plafond d'où ça pleut ;

On songe que se mettre à table

Doit être un plaisir, quand on peut !

« On songe qu'une chambre chaude

Doit être agréable, le soir,

Avec une femme qui rôde

Autour de vous, blonde, en peignoir ;

« Qu'il est doux, lorsque le vent souffle.

D'être, béat, au coin du feu ;

Tout en rôtissant sa pantoufle,

De somnoler un petit peu ;

« Qu'il est doux de prendre ses aises,

De mettre aux chenets son talon,

D'avoir, au lieu de quatre chaises,

De bons fauteuils dans son salon !

« Ah ! que de choses on regrette

Lorsqu'on eut des rêves trop grands !

Musicien, peintre, poète,

Ce sont de fichus métiers. Prends

« Quelque bon métier qui rapporte ;

Mets sur ton oreille un crayon

Ou des panonceaux sur ta porte,

Et ne cherche pas le rayon !

« Ne fais jamais d'art ! Ne t'ingère

Jamais de penser du nouveau !

Fume un gros cigare. Digère.

Et crains les rhumes de cerveau !

« Bois frais. Tiens-toi dans l'allégresse.

Pas de vers, je te le défends.

Vis comme un coq en pâte. Engraisse.

Fais des ribambelles d'enfants !

« Du reste, je te dis ces choses,

Mon pauvre ami, mais je sais bien

Que les conseils des vieux moroses

Ne serviront jamais de rien,

« Et que, si le diable t'y pousse,

Tu seras poète, gamin !

— Mais j'ai parlé trop, et je tousse…

Embrasse-moi vite. A demain ! »

Le lendemain, j'appris la mort du pauvre hère.

Je l'accompagnai seul jusqu'à son cimetière,

Puis, ayant vu glisser le cercueil dans le trou,

Je marchai devant moi, longtemps, sans savoir où.

Et je songeais : « Jamais je ne serai poète !

Car je n'ai pas le cœur assez brave, et ma tête

S'égarerait à tant souffrir. Je ne veux pas

Traîner cette existence affreuse, à chaque pas

Me blesser aux cailloux aiguisés de la route.

L'Art, oh ! l'Art m'attirait et me grisait, sans doute !

Mais je veux travailler à faire mon bonheur.

Cet homme avait raison. Il m'a donné la peur

Du calvaire qu'il faut gravir pour être artiste.

Je veux vivre impassible et vieillir égoïste ! »

Je m'aperçus alors que j'étais dans les champs,

Que les arbres, bouquets de parfums et de chants,

S'éveillaient au soleil, et que les verts cytises

Invitaient sous leur ombre à des fainéantises ;

Que le ciel, d'un bleu pâle, avait l'air d'un satin

De Chine ; que c'était l'adorable matin,

L'heure où la cime des ormeaux tremble et rougeoie.

Dans ces odeurs, dans ces fraîcheurs, dans cette joie,

J'oubliai tous les maux que l'autre avait soufferts…

— Et je rentrai chez moi pour écrire ces vers.