Où l'on retrouve pif-luisant

By Edmond Rostand

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Il bouquinait un vieux Hugo de chez Hetzel

Au seuil d'une taverne. Étant de cette race

Qui déjeune d'un bock et dîne d'un bretzel,

Il m'apparut bien maigre à cette humble terrasse.

Alors, je l'emmenai dans le soir. Il parlait.

Le profond Luxembourg nous ouvrit ses quinconces.

Je crois l'entendre encor dans le soir violet

Maudire l'esthétisme et les Muses absconses.

Je crois le voir encor s'arrêter. — « Mille dious ! »

Dit-il au promeneur surpris qu'on l'interpelle,

« Notre premier devoir est de chanter pour tous !

« Foin d'un art compliqué pour petite chapelle !

« Quand l'importance du cheveu que vous sciez

En huit, mes bons seigneurs, n'est pas très bien saisie,

Pourquoi vous figurer que des initiés

Peuvent seuls s'ingérer d'aimer la Poésie ?

« Certe, il faut fuir les lourds et stupides moqueurs,

Mais craindre, quand on veut écarter le vulgaire,

D'y confondre certains qui n'en sont pas, les cœurs

Qui sentent grandement, s'ils ne comprennent guère.

« Aimez ces dédaignés et ces silencieux

Qui, les vers déclamés, n'en disent rien de juste,

Mais à qui l'on surprend des larmes dans les yeux,

Tant ils ont bien senti passer le vol auguste !

« Aimez ces ignorants de vos jeux, de leur prix,

Et leur simplicité quelquefois justicière ;

Et songez qu'après tout ce qu'ils n'ont pas compris

Ce n'était, bien souvent, que tours de gibecière,

« Ah ! ne préférez pas ces soi-disant experts

Qui pèsent au carat les beautés précieuses

A ces âmes qui pour répercuter les vers

Ont la sonorité des âmes spacieuses ! »