Où vais-je ?

By Maurice Rollinat

Written 1877-01-01 - 1877-01-01

Sur les petits chênes trapus

Voici qu'enfin las et repus

Les piverts sont interrompus

Par les orfraies.

A cette heure, visqueux troupeaux,

Les limaces et les crapauds

Rampent allègres et dispos

Le long des haies !

Enfin l'ombre ! le jour a fui.

Je vais promener mon ennui

Dans la profondeur de la nuit

Veuves d'étoiles !

Un vent noir se met à souffler,

Serpent de l'air, il va siffler,

Et mes poumons vont se gonfler

Comme des voiles.

Au fond des grands chemins herbeux,

Çà et là troués et bourbeux,

J'entends les taureaux et les bœufs

Qui se lamentent,

Et je vais, savourant l'horreur

De ces beuglements de terreur,

Sous les rafales en fureur

Qui me tourmentent !

Sur des sols mobiles et mous,

Espèces de fangueux remous,

Je marche avec les gestes fous

Des maniaques !

Où sont les arbres ? je ne vois

Que les yeux rouges des convois

Dont les sifflements sont des voix

Démoniaques.

Hélas ! mon pas de forcené

Aura sans doute assassiné

Plus d'un crapaud pelotonné

Sur sa femelle !

Oh ! oui, j'ai dû marcher sur eux,

Car dans ce marais ténébreux

J'ai sentis des frissons affreux

Sous ma semelle.

Et je marche ! Or, sans qu'il ait plu,

Tout ce terrain n'est qu'une glu ;

Mais le vertige a toujours plu

Au cœur qui souffre !

Et je m'empêtre dans les joncs.

Me cramponnant aux sauvageons

Et labourant de mes plongeons

L'ignoble gouffre !

Sous le ciel noir comme un cachot,

Crinière humide et crâne chaud,

Je m'avance en parlant si haut

Que je m'enroue.

Suis-je entré dans un cul-de-sac ?

Mais non ! après de longs flic-flac

Je finis par franchir ce lac

D'herbe et de boue

Les chiens ont comme les taureaux

Des ululements gutturaux !

Pas une lueur aux carreaux

Des maisons proches !

N'importe ! je vais m'enfournant

Dans la nuit d'un chemin tournant

Et je clopine maintenant

Parmi des roches.

Où vais-je ? comment le savoir ?

Car c'est en vain que pour y voir

Je ferme et j'ouvre dans le noir

Mes deux paupières !

Terre et Cieux, coteau, plaine et bois

Sont ensevelis dans la poix,

Et je heurte de tout mon poids

De grandes pierres !

Les buissons sont si rapprochés

Qu'à chaque pas sur les rochers

Mes vêtements sont accrochés

Par une ronce.

Derrière, devant, de travers,

Le vent me cravache ! oh ! quels vers

J'ébauche dans ces trous pervers,

Où je m'enfonce !

La rocaille devient verglas,

Tenaille, scie, et coutelas !

Je glisse, et le mince échalas

Que j'ai pour canne

Craque et va se casser en deux…

Mais toujours mon pied hasardeux

Rampe, et je dois être hideux

Tant je ricane !

Et je tombe, et je retombe ! oh !

Ce chemin sera mon tombeau !

Un abominable corbeau

Me le croasse !

Sur mon épaule, ce coup sec

Vient-il d'une branche ou d'un bec ?

Et dois-je aussi lutter avec

L'oiseau vorace ?

Bah ! je marche toujours ! bravant

Les pierres, la nuit et le vent !

J'affrontais bien auparavant

La vase infecte !

Où que j'aventure mon pied

Je trébuche à m'estropier…

Mais dans ce rocailleux guêpier

Je me délecte !

Rafales, ruez-vous sans mors !

Ronce, égratigne ; caillou, mords !

Nuit noire comme un drap des morts,

Sois plus épaisse !

Je ris de votre acharnement,

Car l'horreur est un aliment

Dont il faut qu'effroyablement

Je me repaisse !…