Païva

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Paris, qui dans tout pays va,

S'en allait voyager, naguère,

Chez madame de Païva.

On y dînait, — avant la guerre.

Pendant l'hiver triste et fatal,

Rougissantes comme des braises,

Là, dans les baquets de cristal

S'entassaient des Alpes de fraises.

Là se groupait le cercle entier

Des causeurs dont chacun essaie

De copier l'esprit : Gautier,

Saint-Victor, Girardin, Houssaye ;

D'autres encor : des paresseux,

Des porteurs de plume et de lyre,

Des millionnaires, et ceux

Qui savent parler et tout dire.

Du vaste plafond de Baudry,

Sur notre pauvre vie amère

Et sur notre siècle amoindri

Planaient les Dieux géants d'Homère :

Zeus dans un souffle d'aquilon,

Cypris aux prunelles pensives,

Arès et l'archer Apollon.

Avant le festin, les convives,

Tous serrés dans leurs fracs étroits,

Contemplaient ces mythologies

Dans le salon où brûlaient trois

Cent soixante-quinze bougies.

Ils admiraient les luxes lourds

De ces emphatiques demeures,

En marchant sur les tapis sourds.

Puis enfin, quand sonnaient huit heures,

Montrant, comme dans les romans,

Sur son cou pareil aux ivoires,

Un lourd collier de diamants

Jaune pâle, et de perles noires ;

Ayant dans ses yeux, encor pleins

D'un entêtement énergique,

Les vagues reflets sibyllins

D'on ne sait quel passé tragique ;

Avec ses mortelles pâleurs,

Devant les damas, dont la trame

Étincelait de rouges fleurs,

Apparaissait la vieille dame.