Pâle et blonde

By Jean Richepin

Written 1881-01-01 - 1881-01-01

Pâle et blonde, très pâle et très blonde, ô mon cœur,

C’est ainsi que tu l’aimes,

Lorsque sur toi l’ennui comme un condor vainqueur

Étend ses ailes blêmes,

Lorsque tu sens en toi monter le goût amer

Des voluptés passées,

Lorsque tu voudrais bien boire toute la mer

Pour noyer tes pensées,

Lorsqu’un désir te prend, frénétique et moqueur,

De t’en aller du monde,

Pâle et blonde, très pâle et très blonde, ô mon cœur,

Tu l’aimes pâle et blonde,

Pâle et blonde comme est la fille d’un vieillard

Née au mois de décembre,

Aussi pâle qu’un clair de lune en un brouillard,

Aussi blonde que l’ambre,

Pâle et blonde, et laissant autour d’elle neiger

Plus blancs que de la laine,

Ses cheveux d’argent fin, clair, mousseux et léger,

Que dissipe une haleine.

Pâle et blonde, très pâle et très blonde, elle est là,

Qui sanglote à ta porte.

Laisse-la donc entrer chez toi, va, laisse-la,

Laisse, qu’elle t’emporte !

C’est elle, la bonne ale. Allons, tends-lui ton cou,

Ouvre ta bouche entière,

Et mets la bière en toi ! Tu mets du même coup

Ton ennui dans la bière.