Par un soir étoilé

By Henriette Hervé

Written 1925-01-01 - 1925-01-01

Mon Dieu ! Si je croyais en vous

Je ne vous dirais pas : Pourquoi tant de désastres

Tant de fléaux, tant de courroux,

Tant de jougs passés, même aux astres ?

Pourquoi l'effort dans nos destins vite arrêtés ?

Je sais le prix 'de la nécessaire contrainte,

Et je n'élèverais jamais aucune plainte

Pour d'utiles calamités.

Au plus fort des hivers je dirais vos louanges,

Je sais que le repos sous la neige et la fange

Font mieux germer les blés d'été !

Je bénirais votre science

D'avoir créé l'épreuve à côté de l'espoir

En stimulantes alternances !

Je vous glorifierais d'avoir

Dressé devant la force une force contraire,

D'avoir mis la falaise au front de l'Océan,

D'avoir fait de la lutte entre vos firmaments

Un grand mouvement solidaire

Où chaque étoile entraîne une étoile et la suit,

D'avoir fait succéder au jour la sombre nuit

Puis aux ténèbres la. lumière !

Si je croyais en vous, mon Dieu,

Je vous louerais pour la grâce nécessitante

De nos appétits furieux !

Il faut qu'on mange et qu'on enfante

Et nous avons trouvé, grands désirs ennoblis,

L'amour et le travail ! La paix vient des batailles ;

Par l'effroi que causaient d'injustes représailles

Vous nous avez mieux réunis !

Je sais la vanité de vouloir être libre

Et que l'antagonisme établit l'équilibre

Dans l'âpre vertu des conflits !

Je sais ! Je sais ! Mais je demande,

Élevant vers les cieux mon esprit révolté,

Pourquoi faut-il que trop d'offrandes,

Sur vos autels sans équité,

N'aient pu que se flétrir et tomber en poussière.

Au lieu d'avoir donné tous les fruits attendus ?

N'accorderez-vous pas à chaque homme son dû ?

Pourquoi tant de cœurs en prière

Usant, si vainement, d'admirables ardeurs ?

Pourquoi des champs et des blés mûrs sans moissonneurs ?

Pourquoi des vallons sans chaumières ?

Pourquoi des treilles sans raisins

D'où l'automne inutile, en posant sa caresse,

Ne fera pas jaillir le vin ?

Pourquoi des bras pleins de jeunesse

Ont-ils tendu, si longuement, leurs premiers vœux,

Qu'ils ont dû replier leur geste qui vacille

Pour contenir d'anciens désirs restés stériles ?

Pourquoi la vieillesse, mon Dieu ?

Et dans des corps usés des âmes qui suffoquent

Avant la mort ? Pourquoi l'amour sans réciproque,

Et pourquoi des foyers sans feu ?

Seigneur ! faut-il donc que je croie

Qu'après avoir créé notre jeune univers,

Et l'avoir baigné dans la joie

Comme un. enfant au flot des mers,

Vous avez détourné de nous votre clémence

Vous avez étalé devant nous les apprêts

D'un merveilleux festin, et quand nous sommes prêts,

Animés par vous d'appétence,

Vous nous dites : « Non ! Non ! Viens endurer ta faim

Auprès des tables d'or ! Tu rongeras tes poings

En contemplant leur abondance !

Toi qui, là-bas, ouvres des yeux

Comme éblouis, aux jeux mouvants de ma lumière,

Approche ! et si jamais tu veux

Produire l'œuvre qui libère,

J'éteindrai tes regards dans une nuit sans fin !

Et toi, dont le sourire est si près de l'extase

Pour avoir entendu quelque chantante phrase

Que murmurait le vent lointain,

Toi qui frémis aux sons comme une lyre immense,

Je t'assourdis ! et, pour déchirer le silence,

Tu gémiras toujours en vain !

Et puis vous vous tournez ensuite

Vers celui qui saurait mieux que d'autres aimer…

Seigneur ! à cet être d'élite,

Au fond duquel vous enfermez

La passion, voici vos mots de discipline

Ceux qui te l'offriront ne sauront l'inspirer,

Mais le jour ‒ où ton cœur, enfin transfiguré,

Battra bien fort dans ta poitrine,

Nul ne te répondra ! Misérable exilé,

Tu n'auras jamais eu qu'un geste mutilé

Par le sort que je te destine ! »

Ah ! juste Dieu pourquoi ? Pourquoi

La lacérante entrave et la peine arbitraire ?

Pourquoi cette stérile loi

Des étaux que rien ne desserre ?

Vous semez vos trésors devant tous les gibets

Où vous nous suspendez ! Vous allumez nos âmes

Pour mieux les consumer d'asphyxiantes flammes !

Vous employez le couperet,

Le pilori, la' roue et la hart violente

Sur de pauvres destins qui ne sont que l'attente

D'un jour qui ne luira jamais !

N'eût-il pas mieux valu les prendre

Et les guérir, et les guider sur les chemins

Où d'autres êtres aussi tendres

Auraient pu leur presser les mains ?

Sans rien changer à l'univers, puisque la vie est brève,

J'aurais rempli les jours de chaque homme ici-bas

D'un fertile travail ! J'aurais chargé ses bras

D'un fardeau qui les élève

Sans les briser ; j'aurais comblé les cœurs vaillants ;

Le sein de chaque mère allaiterait l'enfant

Qu'a toujours désiré son rêve !

Si je croyais en vous, Seigneur !

Ah ! je vous renierais ! Non pour d'âpres veillées

D'où sort plus beau notre labeur,

Mais pour la force gaspillée,

Pour toutes les ardeurs qui n'ont pu s'éprouver !

Les infirmes, d'âme ou de corps, qui, par le monde,

N'ont pu donner l'effort total, l'œuvre féconde

Dont leur cœur était soulevé,

Tous ceux-là, pourquoi les faites-vous souffrir, dites,

Seigneur ? Leur semence était-elle donc maudite,

Et seraient-ils les réprouvés ?