Paris bombardé

By Joséphin Soulary

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Anéantir Paris, nous disait-on, chimère !

Qu'il se permette un jour cette menace amère,

Cela prouve qu'il a dîné ;

Mais si fou que le vin fasse un propos d'ivrogne,

Encore est-il qu'il reste, à jeun, quelque vergogne

A cet ivrogne couronné.

On conçoit qu'il ait pu, dans une heure mauvaise,

Jeter ce quos ego pour faire aboyer d'aise,

Comme un chasseur enflant sa voix,

Ces jappeurs familiers qu'à nous mordre il élève :

Le Times des cokneys, le Journal de Genève

Et la Gazette de la Croix.

Tant d'orgueil fanfaron, tant de sottise immense

Accusent au grand jour la sénile démence

De ce drôle au casque pointu,

Réaliste dévôt, philosophe pratique

Qui fait de la tuerie un art mathématique

Et du mensonge une vertu !

Qu'il promène la torche en des villes ouvertes ;

Qu'il égorge à plaisir des victimes inertes,

Et qu'à ce métier fatigant

Il puisse, à pleins fourgons, des nippes qu'il dérobe

Remonter à Potsdam sa maigre garde-robe,

C'est dans son rôle de brigand.

Il a pour lui le fer, l’audace et les ténèbres ;

Mais si hardi qu'on soit, dans ces exploits funèbres

On a beau se faire la main,

Il vient au grand soleil une pudeur suprême

Où s’arrête toujours, fût-il Guillaume même,

Un détrousseur de grand chemin.

Anéantir Paris ? — Rien qu'à cette pensée

Surgirait des tombeaux ton ombre courroucée,

Fléau de Dieu, sombre Attila !

‘( Anéantir Paris, cœur et cerveau du monde !

« Je suis mort, dirais-tu, pur de ce rêve immonde ;

« Est-ce qu'on fait ces rêves-là ? »

Mais déjà ce n'est plus un rêve !

Les engins d'enfer sont en jeu,

Déchaînant sans merci ni trêve

L'ouragan de fer et de feu.

Et le roi dépêche à sa dame

Cet adorable télégramme :

— Une idylle au soleil levant

N’aurait pas le ton plus candide : —

« Paris bombardé, — temps splendide !

« Beau froid sec, sans neige et sans vent ! »

Couple heureux, je vous complimente,

Reine béate et roi moqueur !

Mais, en effet, l'heure est charmante

Pour les mignardises du cœur !

Songez donc ! la bombe enjouée

Fait sa formidable trouée

Sur des toits que la croix défend !

Et, beau sujet d'épithalame,

Elle éventre une pauvre femme,

Elle écartèle un tendre enfant !

Bah ! qu'importe ? Le roi s’admire

Dans les jeux du canon brutal ;

Lui-même en a pointé la mire

Sur l’ambulance et l'hôpital.

« Visons plus haut, dit le vieux reître,

« Un peuple qui va disparaître

« N’a que faire de ses savants. »

Et l'obus éclate, sonore,

Sur ces temples où l'Art honore

Dans les grands morts les grands vivants.

Un vol noir de corbeaux croasse

Dans les airs lugubres et froids :

« Merci, roi ! ta curée est grasse,

« Et nous dînons comme des rois ! »

Alors lui revient la pensée

De certaine fête passée

Où chez nous son couvert fut mis

A l'agape de l'industrie

Dont la table immense et fleurie

Conviait les peuples amis.

A cette table hospitalière

Où notre cœur se mit en frais,

Dans une étreinte familière

Il vida sa coupe à. la paix.

Et lui, l'hôte choyé naguère,

Voilà qu'il apporte la guerre

Au foyer qui lui fit accueil,

Et pour qu'aucun être n'en sorte,

Il met, gardienne de la porte,

La Famine en travers du seuil !

Justement il y songe ; et même

Sur sa pitié faisant effort,

Il médite à part lui le thème

Des festins troublés par la mort :

Balthazar, sinistre féerie ;

Damoclès, sombre raillerie ;

Don Juan, funèbre gaîté.

« Ha ! dit-il, quel trait de lumière !

« C'est moi le Commandeur de pierre

« Que la France avait invité ! »

Dieu, dont l’œil pénétrant sonde nos actions,

Dieu, dont la main courbe et redresse,

Qui donnes ou reprends du poids aux nations

Dont l'équilibre est en détresse ;

Ta voie est inconnue et tes desseins cachés.

Si ton bras de nous se retire,

Si nous devons tomber vaincus, pour nos péchés,

Dans l'assaut d'un dernier martyre ;

Nouveau Job au fumier, raclant ses vives chairs,

Objet d'horreur et de nausées,

Si la France doit voir ses voisins les plus chers

La bafouer de leurs risées ;

Achève, dieu des Huns ! nous mourrons, envahis

Par les flots montants de ta fange ;

Mais trahis par la terre et par le ciel trahis,

Un sentiment d'orgueil nous venge !

L'impossible, dit-on, est rayé de tes lois,

Et ta puissance est légendaire ;

Le miracle est ton fort ? Eh bien, foi de Gaulois,

J'en sais un que tu ne peux faire !

Tu peux faire, Paris brûlé, que, dès demain,

Courtisant la force brutale,

Lions et léopards du loup lèchent la main

Dans le charnier sa capitale ;

Que d'un seul froncement de ses sourcils épais,

Ce Louis quatorze postiche

Fasse dans l'univers et la guerre et la paix ;

Qu'on l'encense comme un fétiche ;

Qu'il ait ses grands levers, ses poètes de cour

Et ses petits pages canailles,

Et qu'il soit roi-soleil en tout, même en amour,

Dans le rôle appris à Versailles ;

Qu'il emporte chez lui, pierre à pierre emballé,

Paris avec tous ses prestiges,

Et qu'il soit glorieux par ce qu'il a volé

Tu peux faire tous ces prodiges !

Tu peux faire encor plus : — que la postérité

Consacre cette mascarade ;

Que le progrès s’arrête, et que l'Humanité

Jusqu'à son berceau rétrograde.

Mais faire que l'honneur loyal et généreux,

Notre fleuron chevaleresque,

Abandonnant le sol où dorment nos grands preux,

S’acclimate au pays tudesque ;

Mais faire que l’Esprit, notre follet malin,

Subtil éclair qui vivifie,

Enterré sous Paris, ressuscite à Berlin,

Pour cela, non ! je t'en défie !