Paris
By Albert Angot
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Paris est un cratère immense,
Un volcan sans cesse grondant
D’où trop souvent sort en démence
Une lave au feu dévorant.
Rien ne fait pressentir l’orage :
Le ciel est calme et sans nuage,
Le soleil brille radieux.
Tout-à-coup un long jet de flammes
De terreur vient glacer les âmes ;
L’horizon se couvre de feux.
Adieu, trônes et républiques,
Tribunes, faisceaux des licteurs,
Étendards, chartes monarchiques !
Car le volcan entre en fureurs.
Comme une grande chevelure
Sur son épaule et sa ceinture,
Sa lave en flots épais descend ;
Elle descend inexorable
Comme le destin implacable
Sur le pays tout frémissant.
La Province en émoi s’étonne
Au spectacle de ce courroux,
Et devant le monstre qui tonne
Elle se prosterne à genoux.
En tous lieux le volcan est maître.
Sa lave, loin de disparaître
Au sol s’attache fermement,
Jusqu’à ce jour où la tempête
En éclats foudroyés la jette
Aux rudes tourbillons du vent.
Jusques à quand, pauvre Patrie,
Paris, ce monstre, ce volcan,
Des flots de sa lave en furie
Couvrira-t-il ton sein puissant ?
Ses troubles renaissants sans cesse
Devraient indigner ta sagesse,
Te dire quel est ton devoir.
Non, Paris seul n’est pas la France,
Son peuple a trop de turbulence.
Viens lui disputer le pouvoir.
Vois sa populace en délire
Dérober fusils et canons
Pour fonder à jamais l’empire
De ses fatales passions.
Vois se dresser les barricades
Au sombre bruit des fusillades
Qui massacrent les innocents.
Vois la fange de notre armée
Par les émeutiers acclamée
Agiter ses drapeaux sanglants !
C’est trop de sang ! c’est trop de crimes !
Les braves Lecomte et Thomas,
Assassinés, pauvres victimes,
Mon Dieu, ne suffisent-il pas ?
Non, non, Paris veut d’autres têtes ;
Il lui faut de sanglantes fêtes
Qu’il prépare de longue main !
Non, non ! il lui faut des batailles
Avec les braves de Versailles
Dont le sang coulera demain.
L’émeute veut (ce soin l’obsède)
Avec l’aide « des Travailleurs »
Dépouiller celui qui possède
Du fruit de ses rudes labeurs.
Voilà quelle est sa république,
Quels sont ses vœux, son but unique
Et quelle est son ambition !
La nation épouvantée
Ne gémira pas garrottée
Dans les fers de ces gens sans nom.
En dépit d’eux, la République
Tient le drapeau de l’Avenir,
Et tout ce fracas anarchique
A son aspect saura finir.
Quoi ! ce qui valut tant de peine,
Ce labeur de la race humaine,
Ce que Quatre-Vingt-Neuf a fait,
Sous leurs mains à jamais damnées
Ce grand œuvre de tant d’années,
O Liberté, s’écroulerait !
C’est donc pour eux que nos batailles,
Partout, du Levant au Couchant,
Ont écrit de leurs funérailles
L’Histoire, avec un trait sanglant !
C’est pour ces tyrans domestiques,
Que nos pères, guerriers épiques,
Ont vaincu Russes et Germains,
Que des villes sont désolées,
Que le sol de tant de vallées
Est encore blanc d’os humains !
Paris est le jouet d’un rêve ;
Ah ! que n’a-t-il des yeux pour voir,
Depuis que son pouvoir s’élève
Combien notre horizon est noir !
Son émeute n’est que folie.
La coupe est déjà trop remplie,
Demain elle débordera.
Déjà gronde notre colère ;
Que l’émeute rentre sous terre,
Ou bien la France périra.
C’est l’instant, où notre bannière
Se courbe devant l’ennemi,
Que l’hydre sort de sa tanière
Pour voir son triomphe affermi.
Autrefois le peuple à la guerre
De son pied ébranlait la terre
Et rugissait comme un lion ;
Maintenant sa seule pensée,
Son seul but est de voir brisée
L’unité de la nation.
A nous d’élever des barrières,
Des digues au flot frémissant.
Contre ses subites colères
Élevons un rempart puissant.
Il faut fonder la République,
Et par un effort énergique
Unir l’ordre et la liberté.
Ainsi la malheureuse France
Pourra retrouver sa puissance
Contre le Prussien détesté.