Paris

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1918-01-01 - 1918-01-01

Que de gens t'ont chanté, Paris,

Gens de misère et de liesse !

Mais de toi l'on est tant épris

Qu'on croit inventer sa tendresse.

Qu'es-tu cependant, après tout,

Et quelle est cette âme qui hante

Maisons et monuments debout

Autour de ta Seine rampante ?

Paris, fer et pierre, parfum

De roses, de sang et d'ordure,

Toi qu'on aime comme quelqu'un

Et d'un amour qui toujours dure…

Souvent tu nous as fait du mal,

Même à nous, riches et prospères.

Que de fois notre pas loyal

Marcha sur ton nid de vipères !

Mais on ne peut pas tout vouloir,

Trop égoïstement l'on t'aime :

Dans la joie ou le désespoir

En toi chacun s'aime soi-même,

S'aime soi-même et voire autrui,

Car c'est autrui qui fait la ville…

De quelle nature subtile

Le grand cœur qui bat dans ton bruit ?

Savons-nous si tu nous fascines

Par tant de grands rêves rêvés

Ou si c'est qu'entre tes pavés

Croissent nos mauvaises racines ?

Le grandiose et le petit,

Pensée, art, plaisir, crime, histoire,

Oui, quel que soit notre appétit,

Tu nous sers à manger et boire.

Ta Notre-Dame où chaque tour

Unit la chimère avec l'ange

Nous dit ton étrange mélange

D'esprit, de chair, d'horreur, d'amour.

Ah ! Que par toi la terre crie !

Tu règnes partout de moitié,

Paris, cerveau de ma patrie,

Paris, cerveau du monde entier !