Partie de chasse

By Raoul Ponchon

Written 1920-01-01 - 1920-01-01

À la gare nous arrivâmes,

Par malheur ! quand tout était pris.

Mais, voulant partir à tout prix.

Nous dûmes monter chez les dames,

— Non sans exciter des rumeurs —

Avec nos chiennes épagneules.

Dans le wagon des dames seules

Nous étions quarante fumeurs.

Après une rapide enquerre,

Nous aperçûmes, dans les coins,

Des êtres du genre « moukère, »

S’épuisant en des baragouins.

On eût dit d’antiques primeurs,

Sinon de rassises bégueules.

Dans le wagon des dames seules

Nous étions quarante fumeurs.

Certes, à notre accoutumée —

Car on sait vivre, Dieu merci !

Nous voulions d’abord savoir si

Les incommodait la fumée !

« Oui, messieurs » — non sans quelque humeur,

Nous répondirent ces aïeules.

Dans le wagon des dames seules

Nous étions quarante fumeurs.

« Ah ! vraiment, ça n’est pas de chance !

Alors, vous allez bien souffrir.

Ne pas fumer ! Plutôt mourir ! »

Fîmes-nous. — Allons, on commence…

Et, sans écouter leurs clameurs,

Nous sortîmes nos brûle-gueules.

Dans le wagon des dames seules

Nous étions quarante fumeurs.

Bientôt, une fumée atroce

Envahit le compartiment.

Les pauvres ! bien certainement,

Ne devaient pas être à la noce,

Tandis l’une disait : Je meurs !

Une autre tapait sur nos gueules…

Dans le wagon des dames seules

Nous étions quarante fumeurs.

Qu’arriva-t-il de ces sorcières ?

Eh bien, mais… d’un commun accord,

On les jeta par-dessus bord,

C’est-à-dire par les portières,

Du geste auguste des semeurs

Elles churent dans les éteules…

Dans le wagon des dames seules

Nous étions quarante fumeurs.

Ô bizarre temps que le nôtre !

Il est évident qu’autrefois

On se fût montré plus courtois.

C’est ainsi que, d’un siècle à l’autre,

Vont se modifiant les mœurs.

De nos jours, on est lâche — ou veule.

Dans le wagon des dames seules

Nous étions quarante fumeurs !