Pâté d’anguille

By Jean de La Fontaine

Written 1668-01-01 - 1694-01-01

Même beauté, tant soit exquise,

Rassasie et soûle à la fin.

Il me faut d’un et d’autre pain :

Diversité, c’est ma devise.

Cette maîtresse, un tantet bise,

Rit à mes yeux : pourquoi cela ?

C’est qu’elle est neuve ; et celle-là,

Qui depuis longtemps m’est acquise,

Blanche qu’elle est, en nulle guise

Ne me cause d’émotion :

Son cœur dit oui, le mien dit non,

D’où vient ? En voici la raison :

Diversité, c’est ma devise.

Je l’ai jà dit d’autre façon ;

Car il est bon que l’on déguise,

Suivant la loi de ce dicton :

Diversité, c’est ma devise.

Ce fut celle aussi d’un mari,

De qui la femme étoit fort belle.

Il se trouva bientôt guéri

De l’amour qu’il avoit pour elle :

L’hymen et la possession

Éteignirent sa passion.

Un sien valet avoit pour femme

Un petit bec assez mignon :

Le maître, étant bon compagnon,

Eut bientôt empaumé la dame.

Cela ne plut pas au valet,

Qui, les ayant pris sur le fait,

Vendiqua son bien de couchette,

À sa moitié chanta goguette,

L’appela tout net et tout franc

Bien sot de faire un bruit si grand

Pour une chose si commune !

Dieu nous gard de plus grand’fortune !

Il fit à son maître un sermon :

« Monsieur, dit-il, chacun la sienne,

Ce n’est pas trop ; Dieu et raison

Vous recommandent celle antienne.

Direz-vous : « Je suis sans chrétienne ? »

Vous en avez à la maison

Une qui vaut cent, fois la mienne.

Ne prenez donc plus tant de peine.

C’est pour ma femme trop d’honneur ;

Il ne lui faut si gros monsieur.

Tenons-nous chacun à la nôtre ;

N’allez point à l’eau chez un autre,

Ayant plein puits de ces douceurs :

Je m’en rapporte aux connoisseurs.

Si Dieu m’avoit fait tant de grâce

Qu’ainsi que vous je disposasse

De Madame, je m’y tiendrois,

Et d’une reine ne voudrais.

Mais, puisqu’on ne sauroit défaire

Ce qui s’est fait, je voudrais bien’

(Ceci soit dit sans vous, déplaire)

Que, content de votre ordinaire,

Vous né goûtassiez plus du mien. »

Le patron ne voulut lui dire

Ni oui ni non sur ce discours,

Et commanda que tous lés jours

On mît au repas près du sire

Un pâté d’anguille. Ce mets

Lui chatouilloit fort le palais.

Avec un appétit extrême

Une et deux fois il en mangea,

Mais, quand ce vint à la troisième,

La seule odeur le dégoûta.

Il voulut sur une autre viande

Mettre la main ; on l’empêcha.

« Monsieur, dit-on, nous le commande ;

Tenez-vous-en à ce mets-là.

Vous l’aimez : qu’avez-vous à dire’

— M’en voilà soûl, reprit le sire.

Eh’quoi ! toujours pâtés au bec !

Pas une anguille de rôtie’

Pâtés tous les jours de ma vie !

J’aimerais mieux du pain tout sec.

Laissez-moi prendre un peu du vôtre ?

Pain de par Dieu ou de par l’autre ;

Au diable ces pâtés maudits !

Ils me suivront en paradis,

Et par-delà, Dieu me pardonne ! »

Le maître accourt soudain au bruit ;

Et prenant sa part du déduit :

« Mon ami, dit-il, je m’étonne

Que d’un mets si plein de bonté

Vous soyez sitôt dégoûté.

Ne vous ai-je pas ouï dire

Que c’étoit votre grand ragoût ?

Il faut qu’en peu de temps, beau sire,

Vous ayez bien changé de goût.

Qu’ai-je fait qui fût plus étrange ?

Vous me blâmez, lorsque je change

Un mets que vous croyez friand,

Et vous en faites tout autant !

Mon doux ami, je vous apprends

Que ce n’est pas une sottise,

En fait de certains appétits,

De changer son pain blanc en bis :

Diversité, c’est ma devise. »

Quand le maître eut ainsi parlé,

Le valet fut tout consolé.

Non que ce dernier n’eût à dire

Quelque chose encor là-dessus :

Car, après tout, doit-il suffire

D’alléguer son plaisir, sans plus ?

— J’aime le change. — A la bonne heure !

On vous l’accorde ; mais gagnez,

S’il se peut, les intéressés ;

Cette voie est bien la meilleure :

Suivez-la donc ! À dire vrai,

Je crois que l’amateur du change

De ce conseil tenta l’essai.

On dit qu’il parloit comme un ange,

De mots dorés usant toujours.

Mots dorés font tout en amours :

C’est une maxime constante.

Chacun sait quelle est mon entente :

J’ai rebattu cent et cent fois

Ceci dans cent et cent endroits ;

Mais la chose est si nécessaire

Que je ne puis jamais m’en taire,

Et redirai jusques au bout :

Mots dorés en amours font tout.

Ils persuadent la donzelle,

Son petit chien, sa demoiselle,

Son époux quelquefois aussi.

C’est le seul qu’il falloit ici

Persuader : il n’avoit l’Âme

Sourde à celle éloquence ; et, dame !

Les oral ours du temps jadis

N’en ont de telle en leurs écrits.

Notre jaloux devint commode :

Même on dit qu’il suivit la mode

De son maître, et toujours depuis

Changea d’objets en ses déduits.

Il n’étoit bruit que d’aventures

Du chrétien et de créatures.

Les plus nouvelles, sans manquer,

Étoient pour lui les plus gentilles :

Par où le drôle en put croquer,

Il en croqua ; femmes et filles,

Nymphes, grisettes, ce qu’il put ;

Toutes étoient de bonne prise ;

Et, sur ce point, tant qu’il vécut,

Diversité fut sa devise.