Paulo minora canamus

By Victor Hugo

Written 1865-01-01 - 1865-01-01

C'est vrai, pour un instant je laisse

Tous nos grands problèmes profonds ;

Je menais des monstres en laisse,

J'errais sur le char des griffons.

J'en descends ; je mets pied à terre ;

Plus tard, demain, je pousserai

Plus loin encor dans le mystère

Les strophes au vol effaré.

Mais l'aigle aujourd'hui me distance ;

(Sois tranquille, aigle, on t'atteindra)

Ma strophe n'est plus qu'une stance ;

Meudon remplace Denderah.

Je suis avec l'onde et le cygne,

Dans les jasmins, dans floréal,

Dans juin, dans le blé, dans la vigne,

Dans le grand sourire idéal.

Je sors de l'énigme et du songe.

La mort, le joug, le noir, le bleu,

L'échelle des êtres qui plonge

Dans ce gouffre qu'on nomme Dieu ;

Les vastes profondeurs funèbres,

L'abîme infinitésimal,

La sombre enquête des ténèbres,

Le procès que je fais au mal ;

Mes études sur tout le bagne,

Sur les Juifs, sur les Esclavons ;

Mes visions sur la montagne ;

J'interromps tout cela ; vivons.

J'ajourne cette œuvre insondable ;

J'ajourne Méduse et Satan ;

Et je dis au sphinx formidable :

Je parle à la rose, va-t'en.

Ami, cet entracte te fâche.

Qu'y faire ? les bois sont dorés ;

Je mets sur l'affiche : Relâche ;

Je vais rire un peu dans les prés.

Je m'en vais causer dans la loge

D'avril, ce portier de l'été.

Exiges-tu que j'interroge

Le bleuet sur l'éternité ?

Faut-il qu'à l'abeille en ses courses,

Au lys, au papillon qui fuit,

À la transparence des sources,

Je montre le front de la nuit ?

Faut-il, effarouchant les ormes,

Les tilleuls, les joncs, les roseaux,

Pencher les problèmes énormes

Sur le nid des petits oiseaux ?

Mêler l'abîme à la broussaille ?

Mêler le doute à l'aube en pleurs ?

Quoi donc ! ne veux-tu pas que j'aille

Faire la grosse voix aux fleurs ?

Sur l'effrayante silhouette

Des choses que l'homme entrevoit,

Vais-je interpeller l'alouette

Perchée aux tuiles de mon toit ?

Ne serai-je pas à cent lieues

Du bon sens, le jour où j'irai

Faire expliquer aux hochequeues

Le latin du Dies Iræ ?

Quand, de mon grenier, je me penche

Sur la laveuse qu'on entend,

Joyeuse, dans l'écume blanche

Plonger ses coudes en chantant,

Veux-tu que, contre cette sphère

De l'infini sinistre et nu

Où saint Jean frémissant vient faire

Des questions à l'Inconnu,

Contre le globe âpre et sans grèves,

Sans bornes, presque sans espoir,

Où la vague foudre des rêves

Se prolonge dans le ciel noir.

Contre l'astre et son auréole,

Contre l'immense que-sait-on,

Je heurte la bulle qui vole

Hors du baquet de Jeanneton ?