Paysage d'octobre

By Maurice Rollinat

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Le torrent a franchi ses bords

Et gagné la pierraille ocreuse ;

Le meunier longe avec efforts

L'ornière humide qui se creuse.

Déjà le lézard engourdi

Devient plus frileux d'heure en heure ;

Et le soleil du plein midi

Est voilé comme un œil qui pleure.

Les nuages sont revenus,

Et la treille qu'on a saignée

Tord ses longs bras maigres et nus

Sur la muraille renfrognée.

La brume a terni les blancheurs

Et cassé les fils de la Vierge,

Et le vol des martin-pêcheurs

Ne frissonne plus sur la berge.

Les arbres se sont rabougris ;

La chaumière ferme sa porte,

Et le petit papillon gris

A fait place à la feuille morte.

Plus de nénuphars sur l'étang ;

L'herbe languit, l'insecte râle,

Et l'hirondelle en sanglotant

Disparaît à l'horizon pâle.

Près de la rivière aux gardons

Qui clapote sous les vieux aulnes,

Le baudet cherche les chardons

Que rognaient si bien ses dents jaunes.

Mais comme le bluet des blé,

Comme la mousse et la fougère,

Les grands chardons s'en sont allés

Avec la brise et la bergère.

Tout pelotonné sur le toit

Que l'atmosphère mouille et plombe,

Le pigeon transi par le froid

Grelotte auprès de la colombe ;

Et, tous deux, sans se becqueter,

Trop chagrins pour faire la roue,

Ils regardent pirouetter

La girouette qui s'enroue.

Au-dessus des vallons déserts

Où les mares se sont accrues,

À tire-d'aile, dans les airs

Passe le triangle des grues ;

Et la vieille, au bord du lavoir,

Avec des yeux qui se désolent,

Les regarde fuir et croit voir

Les derniers beaux jours qui s'envolent.

Dans les taillis voisins des rocs

La bécasse fait sa rentrée ;

Les corneilles autour des socs

Piétinent la terre éventrée,

Et, décharné comme un fagot,

Le peuplier morne et funèbre

Arbore son nid de margot

Sur le ciel blanc qui s'enténèbre.