Paysage

By Henriette Hervé

Written 1925-01-01 - 1925-01-01

Ce n'est qu'un simple paysage,

Un soir de fenaison, le soleil disparu…

Des champs, la haie au bord d'un rû,

Trois peupliers, jalonnant la route au passage…

Mais le déclin du jour est limpide et doré,

Le ciel, tendrement vert, effeuille des promesses,

Le parfum de l'été n'est plus qu'une caresse

Dont seraient fécondés les prés,

Et la plaine endormie et tranquille se gonfle

Du soupir léger d'un coteau…

Ce n'est qu'un paysage avec un chariot

Lourd de foin, où des insectes attardés ronflent,

Avec des boqueteaux pour borner l'horizon,

Mais là-bas, invisible au tournant, la maison…

Et ce paysage m'accable !…

Quand respirer serait aimer, moi ! je me meurs

Comme d'un mal intolérable !

Et pour donner son goût réel à ma douleur,

Je voudrais m'écrouler là, tout contre la terre,

Et follement, m'emplir la bouche d'herbe amère,

La mâcher, la manger, symbole plus vivant,

M'en repaître par larges touffes,

Et la tenir aussi serrée entre mes dents

Elle qui trop souvent m'étouffe !

Et puis, lorsque gorgé de l'atroce festin,

Mon misérable cœur éclaterait enfin,

Ah ! je verserais mes larmes d'une coulée

Comme un sauvage miel d'une ruche comblée !

Car alors je ne verrais pas

Ce couple de faneurs cheminer sur la route,

Et je ne tremblerais pas toute

Quand un geste identique unit leurs pauvres bras

Ils. vont, tous deux, ils vont… Un même joug les lie,

Et, dans l'heureuse paix de la tâche accomplie,

Ils côtoient lentement la tâche de demain.

Et c'est ce couple que j'envie !

Ces rustres sans beauté connaissent de la vie

L'essentiel, l'unique bien !

Ils peineront toujours et leurs fêtes sont brèves,

Mais leurs médiocres cœurs n'en font plus vraiment qu'un,

Ils sont forts, ils sont grands, d'avoir mis en commun

Leur labeur sans espoirs et leur repos sans rêves !