Pénélope et Phryné

By Théodore Banville

Written 1875-01-01 - 1875-01-01

D'autres peindront, sur les sommets,

Cythérée ou bien sainte Thècle,

Ou César victorieux ; mais,

En véritable enfant du siècle,

Pour nous charmer, le blond Marchal,

Dont la couleur est fort congrue,

Cette fois à son fil d'archal

Suspend la Cocotte et la Grue.

C'est-à-dire, ô gens de Passy,

Tout le bonheur que nous voulûmes ;

Toute l'âme de ce temps-ci

Représentée en deux volumes.

Pénélope aux chastes bandeaux,

Qu'avec respect le démon tente,

Cache sa poitrine et son dos

Sous sa belle robe montante,

Et, sous ses lambris fleuronnés,

Voile dans les plis d'une guimpe

Deux monts sauvages, couronnés

De neiges, ainsi qu'un Olympe.

Elle coud, d'un geste humble et doux,

Avec des airs de sœur tourière ;

Total : quinze mille francs, tous

Les six mois, chez la couturière.

Méprisant le Niagara

Pour sa chute, — elle est tourterelle

Et pleure, et son mari sera

Philémon, — s'il n'est Sganarelle !

Quant à Phryné, toute à l'Amour

Qu'elle tient captif en son antre,

Elle a la taille courte, pour

Donner plus d'importance au ventre.

Elle s'orne d'un lourd chignon

Que baisent des rayons frivoles ;

Sur son front naïf et mignon

Court un fouillis de mèches folles ;

Puis, sur son dos voluptueux,

Mais net comme la bonne prose,

Dégringolent de somptueux

Tire-bouchons couleur de rose,

Et sa robe, pour des desseins

Qu'on ne peut croire pacifiques,

Montre à nu le dos et les seins

Ainsi que les bras magnifiques.

Sa ceinture, — qui nous promet

Tout, — a l'air, fière et sans vergogne,

Du grand cordon que Wateau met

Au tout petit duc de Bourgogne ;

Bref, adorable au premier chef !

Mais le malheur, c'est qu'elle mange

De l'or et du papier joseph,

Et qu'elle s'en nourrit, pauvre ange !

Double régal pour Amadis

Errant dans la campagne verte,

Pénélope a l'air d'un grand lys

Et Phryné d'une rose ouverte.

Chez nous, en pleine floraison,

En jupe austère, en folle cotte,

Nous avons, — Marchal a raison,

La Grue et l'aimable Cocotte.

Double trésor, double présent

Que le poëte ne diffame

Jamais ! — Seulement, à présent,

Marchal, on demande… la Femme !

Quant à l'Homme… — vœux superflus !

Je crois qu'en ce Paris sans gêne,

Toi-même, tu ne songes plus

A le chercher, ô Diogène !

Quoi ? tu le cherches encor ! — Si

Tu m'en crois, il est, j'imagine,

Bien loin, bien loin, bien loin d'ici,

Oh ! plus loin que l'île d'Égine !

Dans quelque désert écarté,

Au delà des routes communes,

Où sont la sainte Liberté,

Les chefs-d'œuvre… et les vieilles lunes !