Petit jour

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1901-01-01 - 1901-01-01

Tristesse du petit jour,

Frôlement aux carreaux mornes, morne filtrée ;

Aux volets joints clarté, comme de lune, entrée

Sans luisance à travers les fentes du bois lourd ;

Tristesse du petit jour,

Lueur sans charme au fond de l'inerte campagne

Et qui, dans le silence, en silence aussi stagne,

Faible, laissant encor les choses sans contour ;

Tristesse du petit jour

Sur les villes sans bruit que le repos fait mortes,

Le sommeil n'ayant pas relâché leurs cohortes

Passantes, par la rue et par le carrefour ;

Tristesse du petit jour

Dans la chambre où vacille une lutte ennuyeuse

D'ombre burlesque avec la dolente veilleuse

Comme, au plafond, un ciel clair et noir tour à tour ;

Tristesse du petit jour

Sur les sommeils, néants dans les oreillers souples,

Sombres, naïfs, vénals, malades, ceux des couples,

Rideaux fermés, sommeils lassés, sommeils d'amour ;

Tristesse du petit jour

Sur la mer grise et large et largement étale…

Oh l'appel ! Oh ! le cri, parmi le brouillard pâle,

Trouble, double, que jette un bateau de retour !

Oh ! l'horreur de sortir des bons rêves mythiques,

D'avoir à vivre encore une fois tout un jour,

O tristesse du petit jour

Sur l'ennui, large ouvert, de deux yeux spleenitiques !