Petite fleur sur ma fenêtre

By Victor Laprade

Written 1864-01-01 - 1864-01-01

Petite fleur, sur ma fenêtre,

Dans ce champ long d’un demi-pas,

Fleuris pour consoler ton maître

Du grand jardin que je n’ai pas.

Lorsque accoudé sur mon pupitre,

Tout à coup je vois, en rêvant,

Le soleil qui dore ma vitre

Et ta tige qui tremble au vent ;

Quand je t’arrose feuille à feuille,

Quand, pour t’admirer de plus près,

Soir et matin je me recueille

Penché sur ton berceau de grès ;

Adieu ville, adieu prison noire

Où rôdent les esprits méchants ;

Adieu le livre et l’écritoire !

Mon cœur a pris la clef des champs.

Je passe, en rêve, au pied des haies,

Des nids joyeux j’entends la voix ;

Couché sous les hautes futaies,

J’aspire encor l’odeur des bois.

Je retrouve en pleine verdure

Les sommets d’où je t’apportai ;

Un petit coin de la nature

M’a rendu son immensité.

Dans cette branche de bruyère,

Dans un seul brin d’herbe jauni,

Je vois la beauté tout entière,

La grandeur de l’être infini.

Le monde à mes yeux se déploie :

Et, si mince qu’y soit ma part,

Une fleur suffît à la joie

De mon âme et de mon regard.

Je songe à des jardins célestes…

En vain mon champ me fut ôté,

Petite fleur, si tu me restes,

Dieu ne m’a pas déshérité.