Petite guerre
Written 1851-01-01 - 1851-01-01
Amélie est au fond de son charmant boudoir.
Elle a mis, ce matin, un élégant peignoir ;
La gaze vaporeuse enveloppe sa tête,
Pour séduire les cœurs infaillible toilette.
A son bras demi-nu s'enroule un gros serpent,
— Non pas l'aspic mortel qui menace en rampant,
— Mais un bracelet d'or. La comtesse soulève
Les feuillets d'un album ; mais ailleurs est le rêve
Qui tient en ce moment son esprit occupé.
Paul Firmin est assis non loin du canapé,
Grave tout en gardant cet apparent sourire
Qui cache la pensée et parfois le martyre.
Il porte tour à tour son regard anxieux
Sur la comtesse et la pendule ; dans ses yeux
On lirait aisément la poignante amertume :
C'est par un feu caché que l'âme se consume.
Le poëte jamais n'avait été plus beau ;
Et de ses doigts crispés il froissait son chapeau
Sans que la noble dame aperçût le ravage
Des passions, produit au cœur du bon sauvage.
C'était le petit nom qu'on donnait à Firmin.
La comtesse tournait avec sa blanche main
Ses boucles de cheveux, soyeuses, parfumées ;
Puis disait quelques mots… Ses lèvres mi-fermées
Avaient peine à laisser tomber les mots distraits,
Et l'ennui dévorant se lisait sur ses traits.
Ce n'est pas que Firmin manquât de ces saillies
Qui font passer le temps en bonnes causeries ;
Mais il faut convenir qu'il n'avait pas appris
Cet art du courtisan qui plaît tant à Paris,
L'art d'être sémillant, de médire avec grâce,
Et de pirouetter tout en lorgnant la glace ;
De donner du piquant, du neuf, de l'imprévu
A ce qu'on ne sait pas, à ce qu'on n'a pas vu ;
D'enchâsser avec goût, ainsi qu'un lapidaire,
Les perles du discours dans un métal vulgaire.
Firmin allait tout droit au fait, et brusquement
Sans crainte de choquer disait son sentiment ;
Il ne corrigeait pas avec un peu d'adresse
Ce qu'il avait montré d'énergique rudesse.
Donc il n'amusait pas la comtesse, grand tort !
S'il donnait un avis, il le faisait trop fort ;
Ne sachant pas assez, conseiller inflexible,
Ménager l'amour-propre, épiderme sensible.
Auprès de la comtesse il semblait un mentor,
Il semblait le dragon gardant la Toison d'Or.
Les femmes, par malheur, dames ou demoiselles,
Ont toujours assez peu goûté leurs sentinelles ;
Soit duègnes, soit jaloux, soit amants, soit amis,
Tout ce qui les surveille a le nom d'ennemis.
Or le pauvre Firmin s'était donné la tâche
D'observer la comtesse. Observer sans relâche
Est un rôle pénible, un jeu d'inimitié :
On ne déteste pas son Argus à moitié.
Être libre est un bien si doux, que ce qui gêne
Doit nécessairement provoquer notre haine.
Les femmes sont surtout folles de liberté :
On peut les dédaigner et froisser leur fierté ;
Mais dans leurs mouvements si l'on veut les contraindre,
Elles n'aimeront plus celui qu'il leur faut craindre.
Firmin dans Amélie a vu presque une enfant :
Des pièges de ce monde alors qu'il la défend
Et comme un bouclier se place devant elle,
A ses enseignements elle reste rebelle ;
Elle trouve moyen, en niant le danger,
De repousser la main qui veut la protéger.
Paul ne s'est jamais plaint : la mordante épigramme
Comme l'eau sur le roc a glissé sur son âme.
Souvent mal accueilli, mais dans sa dignité
Conservant les dehors de la sérénité,
Le poëte n'est pas, auprès de la comtesse,
Un jeune homme rempli de fougue et de tendresse :
C'est un ami prudent qui ne demande rien,
Un honnête fermier ménager d'un beau bien.
Nous avons dit déjà qu'il avait pour le comte
Beaucoup d'affection ; or lui sauver la honte
D'un malheur dont les sots toujours se moqueront,
— Car le monde vous fait un crime d'un affront,—
Tel était le projet de notre bon poëte.
« Quel projet, dira-t-on, va-t-il se mettre en tête ?
Aurait-il quelque part laissé choir sa raison ?
Le geôlier vigilant s'enchaîne à la prison :
S'il est pour son captif une vivante entrave,
De son captif aussi le geôlier est l'esclave. »
Non, Firmin n'est pas fou, mais il aime : « Bravo !
Me dira-t-on encor, mais ce n'est pas nouveau.
Schiller, Gœthe, Byron, vingt autres qu'on renomme,
Ont peint éloquemment ces rêves de jeune homme
Qui ne veut pas aimer tout en aimant très-fort,
Et soutient fièrement un duel contre le sort. »
— Oui, mais Firmin entend l'amour à sa manière ;
Et s'il a du devoir respecté la barrière,
Il sait qu'il ne peut plus arracher de son cœur,
Malgré ses longs efforts, un sentiment vainqueur.
O souffrance d'amour, ô cruelle blessure,
Qui fait à chaque instant éprouver sa morsure !
On voudrait l'oublier, on n'en veut pas guérir ;
On s'attache aux douleurs dont on devra mourir.
Et puis il faut parfois, couvrant de fleurs sa tête,
Le front calme et serein, aller de fête en fête ;
Faire mentir son âme ; et, tout bas affligé,
Succomber en luttant contre le préjugé !
Firmin n'avait rien dit qui n'eût l'art de déplaire.
Chacun d'eux attendait, — c'était chose bien claire.
« — A propos…
(Ce mot-là souvent est bien jeté)
Vous n'êtes pas venu chez moi prendre le thé
Hier au soir.
— Le temps m'a manqué.
— Belle excuse !
Je crois qu'on peut aller partout où l'on s'amuse.
— Vous n'avez pas besoin de moi pour vos plaisirs.
Un autre maintenant, épiant vos désirs…
— Allons, vous retombez dans votre jalousie !
Je veux avoir d'amis une troupe : choisie.
Pourvu que vous soyez le premier entre tous,
Avez-vous donc, Monsieur, un grief contre nous ?
— Contre vous un grief !… Me plaindre, moi, Madame !
Je serais ridicule et j'aurais votre blâme ;.
J'en conviens, il m'était bien doux de vous revoir
Chaque jour, fraîche, heureuse et livrée au devoir…
— Aurais-je donc perdu mes droits à votre estime ?
— Oh ! grand Dieu ! le soupçon, ce serait presque un crime.
D'ailleurs, m'appartient-il de me faire censeur ?
Et quel homme n'a pas de serpent dans le cœur ?
Mais si j'ose parler, si je suis trop sincère,
C'est qu'un peu de franchise est un mal nécessaire.
Puis j'aime votre époux… Comprenez donc enfin !
— Oui, c'est un beau discours auquel manque une fin.
Vous aimez mon époux ?
— Oh ! de toute mon âme.
— Mais contre le baron quel motif vous enflamme ?
Il est assez à plaindre.
— A plaindre… lui ! pourquoi ?
— Pour vingt raisons. Il est sans biens et sans emploi ;
Gentilhomme, il ne peut soutenir sa noblesse ;
Il appartient au monde, où trop d'éclat le blesse ;
L'espérance a pour lui dérobé son rayon ;
Et, tout jeune, en son cœur s'éteint l'illusion.
Il sentait fermenter la pensée en sa tête.
Vif et plein de talent, il eût été poëte ;
Le découragement l'a surpris au début :
Au hasard dans la vie il s'avance sans but.
— Madame, dit Firmin, vous prêtez aux modèles,
En peintre tout-puissant, les couleurs les plus belles ;
Mais je crains que le ton n'en soit exagéré,
Que le baron ne joue un rôle préparé.
L'ambition, voilà le mal qui le consume.
— Quoi ! reprit Amélie avec quelque amertume,
Me croyez-vous aveugle ?
— Oh ! non, mais votre erreur
Échappe à la raison et part de votre cœur.
Je ne suis pas de ceux que touche un air malade :
La vivante élégie est pour moi très-maussade.
Je suis simple, et je veux cette simplicité :
Or sentiment n'est pas sentimentalité.
— Votre sévérité (si ce n'est un caprice)
Me semble quelque peu toucher à l'injustice. »
On annonça : — Monsieur Arthur de Rozemon.
— Et Firmin tressaillit, comme si du démon
Il eût, pauvre pécheur, senti la rude atteinte.
D'une part, un sourire,— et de l'autre, une plainte,
Tel fut l'effet produit sur eux en cet instant
Par un nom… C'est qu'un nom quelquefois en dit tant !
On vit entrer alors un jeune homme assez pâle,
Ayant de beaux yeux noirs dans un visage ovale,
La moustache petite et les cheveux épais ;
Sa tournure, ses mains, ses pieds étaient parfaits.
Il portait, sans paraître en tirer avantage,
L'habit le mieux coupé ; son gilet à ramage,
Sa cravate nouée avec un art exquis,
Jusqu'à ses fins souliers, tout sentait le marquis ;
Ou bien, le gentleman (style du jour) : au reste,
Ce héros de roman avait un air modeste
Qui ne messied pas trop, et séduit promptement
Le cœur qui veut y voir un noble sentiment.
Tel était cet Arthur qui prend dans mon histoire
Une place assez grande— et peut-être assez noire.
Chez Rozemon la voix, le regard, tout offrait
Quelque chose de doux inspirant l'intérêt,
Cette timidité qui plaît dans la jeunesse.
Lorsqu'on charme d'abord, pourquoi la hardiesse ?
Pourquoi dire en entrant : — Voyez, regardez-moi,
— Quand on sait bien qu'on a tous ses trésors sur soi ?
« — Comment vous portez-vous, Madame la comtesse ?
— Assez mal ce matin. Ma migraine m'oppresse.
— Combien je le regrette ! Il m'était survenu
Un projet qui pourra vous sembler ingénu.
— Lequel ?
— Pardonnez-moi, c'est un enfantillage.
— Et pourquoi pas, Monsieur ? On en fait à tout âge.
— Mon Dieu ! pensa Firmin, tout en venant de lui
Semble piquant ; et moi triste porteur d'ennui…
Je veux du moins rester, et juger par moi-même
S'il aime la comtesse, ou si c'est lui qu'elle aime.
— Pardon, lui dit Arthur en allongeant sa main,
Je ne vous voyais pas, mon cher Monsieur Firmin.
— Il fait si petit jour chez moi, » dit la comtesse.
Firmin par un salut rendit la politesse.
Mais ce fut tout.
« — Vraiment, se dit avec humeur
La comtesse, quel ours que ce pauvre rimeur !
Eh bien ! Monsieur Arthur, revenons donc de grâce
Au projet… Je ne sais ce qui vous embarrasse. »
Arthur jetait les yeux sur Firmin ; celui-ci
Le gênait, sans paraître en prendre de souci.
« — Parlerez-vous, Monsieur, sans plus de préambules ?
— Madame voudrait-elle aller aux Funambules ? »
Par un éclat de rire Amélie accueillit
La proposition ; Firmin même faillit
Étouffer, tant la chose à ses yeux sembla drôle.
Mais Arthur avait trop approfondi son rôle
Pour être embarrassé, pour s'avouer vaincu.
« — Ah ! sans doute le monde où vous avez vécu,
Madame, reprit-il, est si loin d'un spectacle
Fait pour des ouvriers, que ce serait miracle
Si vous n'éprouviez pas un peu d'éloignement
Pour ce genre nouveau de divertissement.
Toutefois permettez : Janin, de qui j'estime
La verve et le talent, vante la pantomime
Et ne voit rien à mettre au-dessus de Pierrot.
— Paradoxe ! Irez-vous, dit Firmin, prendre au mot
Un écrivain subtil, charmant, mais qui s'amuse
Lui-même des ébats qu'il permet à la muse ?
S'il donne à Déburau place en son feuilleton,
Devez-vous admirer sur parole et par ton ?
— Je ne sais s'il a tort dans son panégyrique,
Mais je sais qu'on éprouve, en lisant le critique,
Un désir curieux. — Que je partagerais,
Dit Amélie.
— Eh quoi ! vous trouvez des attraits,
Madame, s'écria Firmin, dans la parade ?
Ce ne serait pour vous qu'un spectacle maussade.
— Nullement. Seriez-vous… Oh ! cela me surprend…
Aristocrate ?
— Non ; mais vous êtes d'un rang…
— Je vous reconnais là, grand prêcheur d'étiquette.
Viendrez-vous avec nous ?
— Merci, » dit le poëte,
En s'inclinant d'un air poli, mais assez froid.
Plus Firmin était bon, moins il était adroit.
La comtesse mordit ses lèvres. Un silence
Assez embarrassant et rempli d'éloquence
Régna quelques instants…
Mais la porte s'ouvrit.
Un domestique entra tout doucement et dit :
« — Monsieur Firmin peut-il venir ? Monsieur le comte
Désire lui parler.
— C'est bien, Tony. Je compte,
Avant de m'éloigner de l'hôtel, vous offrir
Mon hommage, Madame. »
Oh ! comme il dut souffrir
En laissant le dandy près de la jeune femme,
Le serpent sous la fleur, le démon près de l'âme !
Un silence nouveau fit suite à son départ.
La comtesse reprit son album ; d'autre part,
Arthur fit apparaître un bouquet magnifique ;
Son chapeau le cachait. Un éclair sympathique
S'alluma dans les yeux d'Amélie, à l'aspect
De l'œuvre de Provost. Avec un grand respect
Le baron présenta ces fleurs, charmant emblème,
Message parfumé qui parle à ce qu'on aime.
« — Vous me gâtez, Monsieur. A quoi bon tous ces frais
Entre amis comme nous ? Je prends vos intérêts
Et ne souffrirai pas d'inutile dépense.
— Madame veut railler.
— Moi railler !
— Je le pense.
Qu'est-ce que ce bouquet ?… En parler plus longtemps
Serait m'humilier.
— Soit donc ; mais je prétends
Que désormais…
— Mon Dieu ! si vous saviez, Madame,
Comme ce bon accueil fait de bien à mon âme !
— Je ne vous comprends pas, Monsieur Arthur ; eh quoi !
Vous attachez du prix.
— Oh ! tout en a pour moi ;
Tout, un mot, un regard, un peu de bienveillance,
Votre sourire affable…, et même ce silence
Que je n'osais troubler… Je suis un insensé,
Dit-il ; mais que mon tort du moins soit effacé.
Je m'éloigne.
— Quelle est cette crainte soudaine ?
— Ce que je crains, c'est moi : je vous quitte avec peine,
Mais je sais obéir à la loi du devoir.
— Vous êtes notre ami ; n'est-ce pas pour nous voir ?
— Mon Dieu ! » dit le jeune homme.
Et puis, baissant la tête,
Comme si dans son sein grondait une tempête,
Il posa sur son cœur sa main et chancela.
« — Vous êtes un enfant ; venez vous asseoir là,
Monsieur, dit Amélie avec un fin sourire.
Parlons… de ce spectacle où vous m'allez conduire.
— Hélas ! épargnez-moi le travail de parler.
Je tremble tellement…
— Je vous ferais trembler
Allez-vous de Firmin envier le partage ?
Et seriez-vous jaloux du surnom de sauvage ?
— Pardonnez, pardonnez…, ou bien entendez-moi,
Madame ; puis alors, docile à votre loi,
Si mon aveu vous choque ou mon chagrin vous touche,
J'entendrai mon arrêt sortir de votre bouche.
Que vais-je déclarer et que penserez-vous ?
Peut-être dans vos yeux brillera le courroux ;
Ou, par un froid dédain traduisant votre blâme,
Dans la confusion plongerez-vous mon âme.
Il le faut cependant…, j'obéis au destin…,
Et je cours au malheur, dût-il être certain.
— Monsieur, je ne dois pas vous écouter.
— De grâce ?»
Un geste du baron la retint à sa place.
« — Je ne demande rien… Oh ! pourriez-vous penser
Que d'un lâche désir j'irais vous offenser !
J'en ai trop dit ; souffrez maintenant que j'achève.
— Non, non, j'oublîrai tout… ainsi qu'un mauvais rêve.
Ne parlez pas… ; restons amis, et voilà tout.
— Que je souffre, ô mon Dieu ! »
Arthur était debout.
Soudain un mouvement imprévu, plein d'adresse,
Le jeta palpitant aux pieds de la comtesse.
Elle joignit les mains.
«— O ciel ! relevez-vous…
Oh ! si l'on vous trouvait, Monsieur, à mes genoux !
Vous êtes un enfant… Relevez-vous…
— Madame,
J'obéis… Mais du moins laissez parler mon âme.
Oh ! lorsque je vous vis pour la première fois,
Quand, m'approchant de vous, j'entendis votre voix…
C'était au bal… Ce bal où vous étiez si belle…
Je crus que, détaché de la sphère immortelle,
Un ange du Seigneur paraissait devant moi,
Et je compris alors et l'extase et la foi.
J'aimai dès ce moment d'un amour qui rayonne ;
De cet amour puissant, auquel on s'abandonne.
Hors vous plus rien… En vous force, bonheur, espoir.
Je n'eus plus qu'un désir, celui de vous revoir.
Chez vous on m'amena ; sourd à toute sagesse,
D'un poison enchanteur je savourai l'ivresse.
Vous contempler, rester muet auprès de vous,
Entendre cette voix dont l'accent est si doux,
C'était mon seul besoin, c'était ma seule envie.
Par vous je comprenais qu'on peut donner sa vie !
Enchaîné désormais, je me laissais aller
Au rêve délirant qui semblait m'appeler…
Et cependant croyez, oh ! croyez bien, Madame,
Que pour ma passion j'avais tout bas un blâme ;
Que, ramené vers vous, je voulais chaque jour
M'éloigner de ces lieux et vaincre mon amour.
Dans,mon cœur repentant, mais fasciné sans cesse,
Je ne retrouvais plus que ma folle tendresse.
La raison dut fléchir… Je ne l'écoute.plus !
Ah ! mille fois la mort si mes vœux sont déçus.
Mais j'ai parlé ; je cède à ce transport suprême
Qui me jette aux genoux de la femme que j'aime.
J'aime… Oh ! ce mot est froid… On aime d'amitié…
Je vous adore moi… Pitié ! pitié ! pitié !… »
La comtesse tenait sa tête détournée
Et se taisait ; sa gorge à peine emprisonnée
Par le léger peignoir, se soulevait… Sa main
Voilait ses yeux… Arthur s'en empara soudain ;
Il y posa sa lèvre… et la sentit brûlante.
Ensuite il ajouta… (sa voix était tremblante) :
« — Un seul mot…, mon arrêt…
— Laissez-moi !
— Mon pardon !
— Songez à mon honneur.
— Vous me haïssez donc ?
— Moi le haïr !… Hélas ! je le voudrais… Le puis-je ?
— Savez-vous que ce mot me donne le vertige !
Non, je m'abuse… O ciel ! vous ne défendez pas
Que je vous aime !
-On vient ! Oui, oui, j'entends des pas ;
Vite remettez-vous, Monsieur, à votre place.
Feuilletez cet album. »
Consultant une glace,
La comtesse frémit en voyant sa pâleur.
Mais le boudoir avait cette faible lueur,
Ce demi-jour discret, qui voile et favorise
L'amour, en le gardant contre toute surprise.
Le comte et Paul Firmin parurent. L'un riait,
— C'était le mari ; — l'autre en frémissant voyait
Arthur, l'heureux Arthur auprès de la comtesse.
A juger Paul Firmin sur son air de tristesse,
On eût dit qu'il avait un droit à réclamer,
Le droit d'être en ce lieu le seul qu'on dût aimer.
« — Quel sujet de gaîté, mon ami, vous possède ?
Demanda la comtesse
— Ah ! venez à mon aide,
Ma chère ; ce Firmin est si drôle aujourd'hui…
Rien, je crois, ne saurait être approuvé par lui.
Vos projets de ce soir, comique fantaisie,
Semblent effaroucher sa grave poésie.
Nous avons changé d'âge : il devance le temps
Et me fait hériter de ses vingt-six printemps.
— Général, vous avez une grâce charmante
A railler ; permettez que je vous complimente.
— Quoi ! sérieusement, Paul ?
— Sérieusement…
— Rozemon, votre affaire est en bon train.
— Vraiment ?
Combien je suis touché… Quelle reconnaissance !
— Je n'en mérite pas ; c'est, à votre naissance .
Que vous devrez, mon cher, l'épaulette.
— Fort bien,
Dit Firmin, affectant un dédaigneux maintien.
Pour arriver, Monsieur a des chances fort belles :
La noblesse a jeté des racines nouvelles ;
Le roi veut s'entourer d'une cour, refoulant
Ceux qui l'ont élevé sur un pavois sanglant ;
Il lui faut à présent une aristocratie.
— Monsieur songe-t-il bien que sa démocratie
Se fourvoie en l'hôtel du comte de Cercourt ? »
Paul fronça le sourcil
« — Allons, je coupe court,
Dit le vieux général ; pas d'aigreur ! Les disputes
Divisent les esprits sans terminer les luttes.
Soyez de votre avis chacun, et cependant
Prouvez qu'on peut en paix rester indépendant.
Il fait beau ; le soleil est brillant ; rien n'empêche
Que nous fassions un tour jusqu'au Bois en calèche.
Cela vous convient-il, mon amie ?
— Adopté. »
On vota la sortie à l'unanimité.
La comtesse ne mit qu'une heure à sa toilette ;
Les chevaux piaffaient, la voiture était prête ;
On partit, et bientôt on eut gagné le Bois.
Deux regards bien furtifs se rencontraient parfois ;
Et comme au jour du bal, Amélie, emportée
Par ses fougueux bai-brun, roula, belle et fêtée.
Que d'animation remplissait son ennui !
« — Oh ! pensait Paul Firmin, son cœur est-il à lui ? »
Et tantôt souriante, et tantôt oppressée,
La comtesse suivait le cours de sa pensée,
Jetant comme au hasard des mots charmants, des riens,
Quelque monosyllabe entre deux entretiens.
Jamais Arthur n'avait mis plus d'art à paraître
Causeur indifférent ; mais Paul flairait un traître :
Ce calme l'effrayait.
« — Qu'ont-ils fait ? Qu'ont-ils dit ?
Pensait-il… Pauvre comte !… Oh ! je hais ce dandy ! »