Petite vengeance prussienne
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Dans la salle à manger d’une maison princière,
Des officiers prussiens, à la tournure altière,
Au regard fanfaron, impertinent, hautain,
D’un hymne belliqueux fredonnent le refrain :
« C’est assez chantonné. Messieurs, veuillez vous taire
Dit l’un en remplissant de vieux bordeaux son verre.
Oublions les lauriers, buvons à nos amours,
Et demandons aux dieux qu’ils fleurissent toujours.
Sous ce fortuné toit est l’objet de ma flamme,
Celle qui deviendra mon amante, ma femme ;
Elle est belle, elle est jeune, elle est riche surtout :
Or je confesse avoir pour les écus du goût.
Le maître de ces lieux, son vénérable père,
Comme tout vrai Français, n’a pas de caractère ;
Il sera très-heureux de former un lien
Entre sa fille et moi, bien que je sois Prussien.
Lorsque nous aurons pris la cité de la Seine,
Et ‘heure de sa chute avance, elle est prochaine.
Si vous êtes vivants, mes amis, de bon cœur
Je vous inviterai pour fêter mon bonheur. »
Le cupide Allemand, avec beaucoup d’emphase,
Vient d’arriver au bout d’une pompeuse phrase.
Alors un beau vieillard, à l’œil profond et bleu,
Où brille, malgré l’âge, un juvénile feu,
Quitte son vieux fauteuil, et, d’une voix sévère,
Dit : « Monsieur l’officier, c’est par trop téméraire,
Par trop présomptueux, de vous produire ici,
Dans ma chambre à coucher, et de parler ainsi.
Vous désirez avoir pour épouse ma fille,
Devenir mon beau-fils, membre de ma famille,
Cela dans un moment où vos brutaux amis
Ravagent sans pitié mon malheureux pays !!!
Entre ma fille et vous se trouve un vaste abîme.
En comblant vos désirs, je commettrais un crime,
Je serais méprisé, entré partout au doigt ;
De m’appeler Français je n’aurais pas le droit.
Ici le caractère est quelque peu mobile,
J’en conviens franchement, mais l’âme n’est pas vile.
Grâce à Dieu, le Français, quand il s’agit d’honneur,
Sait être sérieux, vous le voyez, vainqueur. »
Le vaillant officier répond par un sourire
Ironique et méchant, s’incline et se retire,
En se promettant bien de punir, sans retard,
Originalement, l’intraitable vieillard.
Sur des bourgeois français, rassemblés dans la rue
Principale d’un bourg, un escadron se rue.
« Retirez-vous, manants ! faites place, sinon
Vous serez écharpés,» rugit un gros Teuton.
L’inoffensive foule en murmurant se range,
L’escadron germain passe. Alors la scène change :
Deux caporaux saxons, plusieurs sergents badois,
Cent soldats de Guillaume, un major bavarois,
Escortent, en jurant comme à Berlin l’on jure,
Un homme aux cheveux gris, près duquel, calme, pure,
Une idéale enfant marche les yeux baissés.
C’est un père et sa fille ; ils ont été chassés
Impitoyablement, ce jour-là, de bonne heure,
Par quelques estafiers, de leur propre demeure.
Quel crime ont-ils commis pour être ainsi traités ?
Aucun. Mais, quand il peut faire des lâchetés,
Mettre une ville à sac, fondre sur une proie,
Le soldat prussien est au comble de la joie.
Le village franchi, fantassins, cavaliers,
Près du chemin de fer font halte. Aux prisonniers
Un soudard dit alors : « Sur la locomotive
Vous devez prendre place, afin que s’il arrive —
Cela est déjà vu — quelque petit malheur,
D’être parmi les morts vous ayez le bonheur.»
Les victimes, jugeant que ce serait folie
De ne pas obéir, boivent jusqu’à la lie
Le calice infernal ; et, lorsque vers la nuit
Retentit le sifflet, l’officier éconduit,
S’approchant du vieillard, murmure : « C’est dommage,
Mais vous l’avez voulu. Donc, Monsieur, bon voyage ! »
Ces civilisateurs, ces Germains tant vantés,
Hélas ! sont bien petits s’ils sont désappointés.