Phémie

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Un personnage de La Vie

De Bohème, l'avant-dernier !

S'endort, suivant, âme ravie,

Le premier souffle printanier.

Au matin, sans doute endormie

En quelque rêve oriental,

Sachez que la pauvre Phémie

Est morte hier, à l'hôpital.

Elle eut toujours l'âme ingénue

Et les regards dans l'air flottants ;

Je suis de ceux qui l'ont connue

Dans l'ivresse de ses vingt ans.

En sa jeunesse, elle était rousse ;

Et fauve alors comme un lion,

Ressemblait, avec sa frimousse,

Aux Faunesses de Clodion.

En ce temps-là, c'étaient ses fêtes,

Marchant gaîment sur le carreau,

Elle venait chez les poëtes

Et buvait un peu de leur eau.

Bien plus tard, je l'ai retrouvée,

Laissant le vent rougir ses mains,

Et tout doucement arrivée

Où conduisent tous les chemins.

Elle n'était plus teinturière,

Pauvre jouet du destin fou,

Et même, son ardeur guerrière

S'était enfuie, on ne sait où.

C'était une petite vieille,

A qui l'âge n'avait donné

Qu'un peu de misère, et pareille

A l'enfant toujours étonné.

Ah ! ces existences amères

Et dont le seul matin fut doux,

S'envolent, comme des chimères,

Dans le vague lointain ; mais nous,

Joueur des flûtes inégales,

En nos rimes, nous caressons

Les frêles âmes de cigales

Qui ne surent que des chansons.