Philomèle et progné

By Jean de La Fontaine

Written 1678-01-01 - 1694-01-01

Autrefois Progné l'hirondelle

De sa demeure s'écarta,

Et loin des villes s'emporta

Dans un bois où chantoit la pauvre Philomèle.

Ma sœur, lui dit Progné, comment vous portez-vous ?

Voici tantôt mille ans que l'on ne vous a vue :

Je ne me souviens point que vous soyez venue,

Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous.

Dites-moi, que pensez-vous faire ?

Ne quitterez-vous point ce séjour solitaire ? ‒

Ah ! reprit Philomèle, en est-il de plus doux ?

Progné lui repartit : Eh quoi ! cette musique

Pour ne chanter qu'aux animaux,

Tout au plus à quelque rustique !

Le désert est-il fait pour des talents si beaux ?

Venez faire aux cités éclater leurs merveilles :

Aussi bien, en voyant les bois,

Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois,

Parmi des demeures pareilles,

Exerça sa fureur sur vos divins appas. ‒

Et c'est le souvenir d'un si cruel outrage

Qui fait, reprit sa sœur, que je ne vous suis pas :

En voyant les hommes, hélas !

Il m'en souvient bien davantage.