Philosophie

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Tout là-bas, sur un boulevard

Peuplé de spectacles risibles

Qu'admire le passant bavard,

On vous fait voir les Invisibles.

Eh quoi ! dans une goutte d'eau,

Tant de serpents et de molosses

Hideux et traînant leur fardeau !

Tant d'abominables colosses !

Monstrueux, diffus, contournés,

Sombre et tragique phénomène,

On pourrait croire qu'ils sont nés

Dans le récit de Théramène.

Car c'est en replis tortueux

Que leur croupe aussi se recourbe.

Tout en eux est tumultueux :

Ailes, écailles, regard fourbe.

Et géants altérés de mort

Avec leur gueule ruisselante,

Tout cela se mange et se mord

Et s'éventre dans l'eau sanglante.

De combien de ces gouttes d'eau

Se compose une mer profonde

Soulevant son épais rideau,

Et que d'océans dans un monde !

Et qui se meut dans l'infini

Sans cieux, sans limite et sans voiles ?

Un troupeau toujours rajeuni

D'astres, un tourbillon d'étoiles.

Des mondes, pour un seul témoin

Pressant leurs courses vagabondes.

Plus loin ? Des mondes. Et plus loin ?

Toujours, toujours, toujours des mondes.

Tous ces univers radieux

Vont dans l'éther clair et terrible

Menés par des troupeaux de Dieux

Qu'à son tour mène un fouet horrible ;

Emportés dans l'éternité

Qui ne peut être dépensée,

Par le calme rhythme enchanté

Né dans l'immuable pensée ;

Effarés, dociles, ayant

Pour but d'obéir à la Cause.

Oh ! dans cet ensemble effrayant

Que Turlurette est peu de chose !