Pièges

By Robert Montesquiou

Written 1896-01-01 - 1896-01-01

Vous m'êtes chère, ô grave ivresse des musiques

Où me plongent les doigts réclamant au clavier,

Sous l'incantation, faible et puissant levier,

Le paradis perdu des extases physiques.

C'est Schumann, c'est Chopin, moins austères que Bach,

Mais plus insidieux, dont l'amoureuse phrase

Sur un miroir d'accords, fuit, ainsi qu'un vol rase

La transparence bleue et mystique d'un lac.

Sous la surface pure, et que l'arpège moire,

Insensible, s'émeut, tel qu'aux plis d'un rideau,

Le sommeil oublié d'une ancienne mémoire,

Plus triste que le chant pleuré par les jets d'eau.

Mais, en ce flot dormant, comme une inquiétude

Circule, d'où va poindre un géant fiat lux ;

Et le remous lointain des bonheurs en reflux

Monte aux grèves du cœur, des vagues de l'Étude .

Innommée, afin que l'espoir des lendemains

Ou l'antique regret s'y greffe et l'intitule ;

Brume d'où vers nos fronts montent connue d'un tulle

Des accords caressants et doux comme des mains.

Sous l'imposition adorable et bizarre,

Aussi douce que l'huile et forte que le vin,

Le souvenir se dresse, avec l'accord divin

Qui lève le suaire et dit : « Debout ! Lazare. »

Souvent, parmi les chants que vous me prodiguiez,

J'ai senti se mêler aux voix musiciennes,

L'accent restitué de nos heures anciennes,

Et Courtenvaux, avec l'odeur des grands figuiers.