Pleine eau

By Edmond Haraucourt

Written 1885-01-01 - 1885-01-01

Rire au matin ; courir dans l’ondoiement des herbes ;

Croire à tout ; secouer au ciel, comme des gerbes,

La rose floraison des gaîtés de vingt ans ;

Être aimé de la vie, et fleurir le printemps ;

Ébaucher un amour dès qu’un hiver s’achève ;

Être de l’avenir enfermé dans du rêve…

Puis, au bercement long des barques, triomphant,

Éclabousser le fleuve avec des cris d’enfant ;

Regarder le sillage ouvrir ses larges trames ;

Faire chanter la mousse au choc brusque des rames ;

Et, plus beau qu’un dieu grec, plonger ses flancs nerveux

Dans l’eau verte qui fuit en léchant les cheveux ;

Sentir, comme un toucher d’amantes inconnues,

Le frais baiser des flots glissant sur les chairs nues ;

Descendre…

Et ce soir, loin, les pêcheurs trouveront,

Des nénuphars aux pieds et des algues au front,

Calme et serein, couché, blanc sur la vase brune,

Un corps froid qui sommeille en regardant la lune…