Poème du hareng
Written 1910-01-01 - 1910-01-01
L'hiver est revenu, l'horizon est plus grand,
La tempête nous mord de ses gueules ouvertes.
Mais, à travers les vagues vertes,
Par milliers passe le hareng.
Le hareng passe ! Au large ! Allons à sa conquête !
Il n'est pas trop des nuits, il n'est pas trop dès jours !
Nous avons le cœur plus en fête
Que ceux qui vont vers leurs amours.
Oh ! quand la voile pend, couleur de feuille morte,
Quand la barque, le long du port noir et mouillé,
Sous le hareng frais quelle porte
Luit comme l'argent monnayé !
C'est alors que le quai jusqu'à la nuit travaille
Au bruit sourd des marteaux sur les caisses de bois
Parmi le grouillement des voix
Et des pieds glissant sur l'écaille.
Les commères d'Honfleur qui lavent le poisson
Penchant vers les baquets leurs larges gorges mûres
Ont à chaque ongle un fin glaçon
Et la bouche pleine d'injures.
Il faut bien avouer qu'elles ont un peu bu
Ces poissardes du quai courageuses et rauques.
Mais c'est qu'elles en ont tant vu
Depuis que s'ouvrent leurs yeux glauques !
Quand la mer nous roulait à travers les hasards,
Nous les mâles brutaux, abreuvés de rogommes,
Nos campagnes ont fait des hommes
Et peuplé le pays de gars.
Au travail donc, nous tous, les gueux avec les gueuses
Tous les chaluts, par le chenal, rentrent en rang,
Soyons gais, puisque le hareng
Fait nos pèches si poissonneuses.
La vie est rude à vivre au vent cassant et clair,
Oui ! mais chacun de nous, la poche-presque pleine.
Peut avoir un peu moins de haine
Pour l'ennemie au loin, la mer !